Blog

  • Pauvreté et insertion sociale

    (Par Virginie Duceppe-Lamarre, doctorante)

    Dans la veine des réactions qu’a pu susciter une publicité discutable du Parti conservateur du Québec, voici quelques réflexions sur les problèmes de l’insertion sociale des personnes les plus démunies de notre société.

    Monsieur Marc-Henry Soulet est sociologue à l’Université de Fribourg. Son domaine de recherche est à la fois sociologique et philosophique: il s’interroge sur la manière de conceptualiser une intervention. Plus précisément, ses préoccupations concernent le travail social palliatif. De là, émergent de nombreuses questions socio-politiques et des dilemmes éthiques.

    Parmi ces questions socio-politiques se posent les problèmes d’intégration sociale et de la pauvreté. Selon la représentation sociale prônée dans les États où l’économie donne une large part à l’investissement, les problèmes d’intégration sociale sont regroupés sous l’étiquette de l’exclusion. Lorsque l’on compare la nature de l’étiquette de l’exclusion à celle de la pauvreté, nous nous apercevons de la portée qu’implique le fait d’attribuer une telle étiquette à une situation sociale. En effet, l’étiquette de l’exclusion ne renvoie pas au même univers que celui de la pauvreté, qui est un état passif d’inégalité caractérisé par un déficit de ressources. L’exclusion est plutôt un empêchement de participation, c’est-à-dire un déficit de participation plutôt que de ressources.

    Le remède imaginé à ce problème est l’insertion sociale dont la nature est caractérisée par monsieur Soulet comme un sas entre un état de déficit de participation et une intégration pleine et entière. Un lieu donc de transition qui devient permanent pour la majorité des gens qui y entrent. Malheureusement, ce moyen mis sur pied pour répondre à un problème social se révèle être lui-même problématique. En effet, il apparaît que les programmes d’intégration produisent une majorité de gens non insérés, considérant que seulement 20% des gens passant par les dispositifs d’insertion retournent sur le marché du travail. Le 80% restant est composé de gens que M. Soulet désigne, à regret, comme étant des «insérables non insérés durables».

    De ce portrait ressort le caractère fictionnel de l’insertion : le but de l’insertion n’étant plus d’insérer des gens sur le marché du travail mais plutôt d’installer des statuts de citoyen qui sont fondamentalement différenciés, autrement dit, inégaux. Ces dispositifs d’insertion produisent ainsi des personnes «sans qualité», c’est-à-dire qu’elles n’ont pas de valorisation sociale, ni d’efficacité sociale, ni d’espoir.  Elles sont donc dans le besoin d’être aidées. Cette situation se traduit en débat politique: sur quel fondement devons-nous asseoir la solidarité?

    Il faut déjà statuer sur la manière d’aider. Or, qu’est-ce qu’un accueil sans condition, un accompagnement sur place?

    Une intervention sociale nécessite qu’il y ait transformation de la personne dans le besoin et une transformation de la situation également. Sans cela, le travail social n’est pas pédagogique. Pour ce faire, il faut qu’il y ait un passage d’une causalité externe à une causalité (partielle) interne qui permet à l’individu de reconnaître qu’il a sa part de responsabilité dans une situation donnée et qu’il peut être transformé. La crédibilité d’une telle démarche, dont le but est de convaincre l’individu qu’il est capable de faire des choses qui sont recevables par des tiers, s’acquiert en construisant simultanément un but pour cette personne et les ressources, c’est-à-dire une direction où aller. M. Soulet précise lors de son exposé que c’est le but qui nécessite une certaine ressource et qui fait qu’une compétence devient une ressource.

    La question de la solidarité est fondée sur un cas sociologique concret. Elle peut également être appréhendée d’un point de vue philosophique pour aider à trouver des pistes de solution à un problème social chronique. Selon M. Soulet, c’est au nom de la dignité que nous devons aider ces personnes dans le besoin. Parler de dignité dans un cadre de coopération sociale souligne que ces relations sociales sont conflictuelles, c’est-à-dire qu’en trame de fond se dépeint plutôt une relation de puissance où les aidants dominent les aidés. Cela étant dit, un accueil sans condition est-il réellement possible?

    Pour continuer la réflexion, voir Changer sa vie, ouvrage sous la direction de Marc-Henry Soulet, dont vous trouverez le compte rendu ici.

  • Quand le politique se mêle de science

    Depuis quelques mois, je me pose quelques questions: les travaux scientifiques sont-ils d’intérêt public dès lors qu’ils satisfont aux critères du monde scientifique?

    Quand un travail est fondé sur des preuves claires et solides, n’est -il pas nécessaire qu’il soit partagé?

    Si vous dites non à ces deux questions, vous pouvez au moins vous féliciter d’être à la mode du gouvernement Harper, où certains sont convaincus de pouvoir répondre: “non, pas forcément dans tous les cas”.

    Si vous n’avez pas sauté à une autre page, et si vous aussi vous posez la question: “est-il possible d’empêcher un savant de répondre aux questions d’un journaliste au Canada?” , eh bien, prenez un beigne et un café et continuez à lire.

    Depuis quelques mois, des échos colériques proviennent d’une classe de fonctionnaires qui ont plutôt l’habitude de garder la tête froide. La communauté scientifique canadienne et plus précisément les chercheurs employés par le Gouvernement du Canada tentent d’attirer l’attention du public canadien et de la communauté scientifique internationale. Ils en ont long à dire sur l’attitude tranchée du gouvernement conservateur à l’égard de la gestion de la science financée par Ottawa.

    L’heure est à la coupe

    Aujourd’hui 10 juillet, du personnel scientifique et des citoyens se sont réunis sur la colline parlementaire pour souligner la “mort de la preuve scientifique” en organisant des funérailles symboliques. Ils ont trois soucis majeurs de préoccupation. Premièrement, la baisse du financement de la recherche; ensuite, le train de mesures apportées dans le dernier budget, dont la fermeture de programmes environnementaux (études sur les grands lacs et sur la couche d’ozone) et enfin la censure imposée aux communications publiques des savants qui travaillent pour le gouvernement.

    Leur porte-parole résume la situation de cette manière: concernant la preuve, quand elle ne va pas dans le sens que vous voulez, et “si vous ne voulez pas que le message se rende au destinataire, vous n’avez qu’à tuer le messager”.

    La chose est particulièrement probante quand on se souvient d’un appel lancé au début de cette année. Relayé dans un éditorial de Nature, l’embarras de nos scientifiques paraît bien fondé, lorsque les communications publiques des savants doivent au préalable être autorisées par le service des communications. La hiérarchie, qui censure dans certains cas, consiste à placer au-dessus des laboratoires et des chercheurs une instance leur permettant ou non de rendre publics leurs résultats.

    En substance, les journalistes scientifiques n’ont plus le même accès aux chercheurs et cela depuis l’arrivée des conservateurs au pouvoir. Les demandes d’entretien doivent être dirigées au bureau des relations publiques qui exige de voir les questions au préalable et détient l’autorité nécessaire pour empêcher que l’entretien se fasse. La chose est particulièrement absurde concernant des recherches qui ont pourtant fait l’objet du contrôle scientifique nécessaire (évaluation à l’aveugle et publication dans les périodiques spécialisés dont… Nature!). Des mots sévères couronnent le tout qui laissent entrevoir le degré d’acrimonie que cela peut susciter: “Policy directives and e-mails obtained from the government through freedom of information reveal a confused and Byzantine approach to the press, prioritizing message control and showing little understanding of the importance of the free flow of scientific knowledge.”

    Une telle attitude est susceptible d’en surprendre plusieurs, ce qui ne manque pas d’arriver lorsque ces pratiques sont décrites aux savants des autres pays lors des conférences scientifiques.

    Sans vouloir faire d’amalgame, on peut remarquer une tendance lourde du gouvernement à fermer des programmes entiers qui ne vont pas dans le sens de ses priorités (les programmes d’aide à la démocratisation ont d’ailleurs été frappés de plein fouet dans le dernier budget). Harper, comme on l’a dit plusieurs fois au sujet de sa présence au pouvoir, veut faire table-rase de certaines idées pour donner une nouvelle couleur politique au Canada. Nous avons une démonstration très claire de la main du politique dans l’administration de domaines réputés de libre-expression.

    Cela peut prendre un tour très vilain, comme le montre la récente chicane médiatique autour de la chanson L’Attente de Manu Militari. Au sujet de cette chanson controversée, le Ministre du patrimoine James Moore gazouillait publiquement:  “L’entente de subvention de Musicaction veut qu’aucun projet ne soit obscène, indécent, pornographique, haineux, diffamatoire ou, d’une quelconque autre façon, illégal. Il me semble que la chanson et la vidéo ne répondent pas à au moins trois de ces conditions.” Pour un gouvernement qui veut si bien contrôler le message qu’il adresse au public, on comprend mal pourquoi un Ministre commente une chanson particulière, si ce n’est pour mettre en garde quiconque voudrait ternir l’image du Canada à l’exemple de Manu Militari: gare à vos subventions! (Que cette chanson ternisse ou non l’image du Canada est une autre question. On remarquera aussi que la présence canadienne en Afghanistan n’a jamais fait l’objet d’une élection.)

    Sans faire l’amalgame, la question reste: peut-on restreindre la publication de données scientifiques ou de matériel artistique sur la base de motifs politiques? Même si un domaine paraît inutile ou de moindre importance à un quelconque parti politique, il est évident que les critères politiques, scientifiques et artistiques sont incompatibles, et que nos sociétés sont en grande partie fondées sur le respect de la libre-expression quand il est question de politique, de science et d’art.

    La libre-expression suppose en rien la disparition des critères propres à chaque domaine d’expression; la liste de ces critères peut être longue, mais certains, très élémentaires tombent sous le sens (ne pas consciemment diffuser des erreurs pour la science). Quelques différences subsistent entre ces trois domaines quant aux critères à retenir.

    1) la science ne devrait pas dépendre de ce que veut une majorité ou une minorité, mais des critères d’exactitude qui sont les siens.

    2) L’art, quand à lui, est libre… d’avoir un public ou non, et s’il y a un public, il n’appartient à personne de priver ce public de ce qu’il veut “consommer”; c’est sur ce principe que le gouvernement fédéral se fonde pour financer les publications vendues dans les supermarchés tout en coupant dans les fonds destinés à l’ONF. On voit à quel point c’est un terrain glissant, qui devrait recommander la prudence au sujet des critères utilisés pour distribuer les subventions.

    3) La politique, quant à elle, respecte les volontés du peuple souverain. On voit aisément que cela ne devrait pas l’autoriser à toucher à la science ni aux arts, qui ne connaissent de démocratie que le difficile consensus entre les pairs et la popularité de leur production auprès d’un public intéressé.

    Sur ces sujets malheureusement d’intérêt trop restreint pour émouvoir le public électoral, la fierté royale qui émane d’Ottawa foule au pied la tradition libérale (anglaise notamment), fondée sur la critique ouverte en chambre et dans les médias. La réputation du Canada en est ternie, mais cela n’est rien en comparaison des effets pervers que de telles politiques ont sur le progrès de ce pays. Quand les conservateurs jouent aux réformateurs, il est peut-être pertinent de se demander si le monde ne marche pas sur la tête.

  • De l’utilité des choses inutiles

    Je me risque à envoyer une autre bouteille dans la mer des commentaires qui circulent sur l’état de l’éducation supérieure au Québec. L’élément déclencheur est un texte paru dernièrement et adressé plus particulièrement aux lecteurs anglophones pour expliquer les raisons et les enjeux du «printemps érable». Les auteurs ciblent l’argument qui est le plus important à mes yeux et pourtant le plus délaissé dans le déluge de commentaires sur la question: les disciplines qui sont le plus susceptibles de faire les frais de la hausse en termes d’inscription et de conditions d’enseignement garantissent pourtant des apprentissages dont toute la société profite au jour le jour.

    Je traduis un passage de ce texte qui mérite d’être lu en entier:

    «On pourrait soutenir que les études en sciences humaines dispensent un esprit critique et des capacités intellectuelles qui sont indispensables à l’exercice d’une pleine citoyenneté démocratique et que l’étude de la littérature et de l’histoire d’autres cultures sont le véhicule du type de connaissance approfondie et de l’empathie nécessaires aux citoyens d’une société multiculturelle.»

    Mais encore faut-il montrer comment fonctionne ce genre de sciences, sinon un commentaire comme celui-là laisse croire aux détracteurs de l’université que seuls seront des citoyens au plein sens du terme ceux précisément qui auront fait leur maîtrise en sociologie ou en sciences politiques par exemple. Or ce n’est pas le cas.

    Qu’ils deviennent professeurs ou non, les étudiantes et les étudiants qui ont étudié dans les sciences humaines — mais cela vaut aussi pour les mathématiques, et l’étude des fondements des sciences de la nature en général — deviennent des agents de cohésion sociale autour des qualités qu’ils ont apprises à l’université. Il faut comprendre ici que même si les sujets qu’ils étudient à l’université sont détachés du quotidien ou de la réalité concrète des applications, et peu importe le degré suprême d’abstraction des sujets qu’ils étudient, les qualités que l’on développe dans ces sciences restent après l’exercice même de l’apprentissage ou de la recherche, et deviennent réellement profitables à la société à l’intérieur et à l’extérieur des murs de l’université.

    Par exemple, quelqu’un qui a terminé son baccalauréat en langues étrangères possède un ensemble de capacités intellectuelles qui, pour prendre une image, sont aussi présentes dans notre société d’aujourd’hui que l’eau l’est dans n’importe quel corps humain. Cette étudiante pourrait s’être spécialisée dans le pachtoune que ça ne changerait rien: elle est maintenant en passe de devenir une bonne rédactrice, elle connaît les outils de référence en français et en langues étrangères, elle sait faire des recherches dans des banques de données, analyser des textes et en faire des résumés. Elle possède en outre un ensemble de connaissances sur l’histoire d’une communauté et la sienne propre en particulier qui pourraient s’avérer profitable.

    Tout cela semble bien ordinaire quand on ne sait pas la somme de travail que cela suppose, mais toutes ces qualités se retrouveront dans n’importe quel travail ou tout type d’activité que cette personne pourrait vouloir entreprendre, contre un salaire ou non. A moins qu’elle vive en ermite total, toutes ces qualités profiteront au reste de la société qui entoure cette personne. Et dans son milieu social et professionnel, cette personne tranchera par son utilité, parce qu’elle sait écrire ce que tout le monde veut mais ne sait bien dire, ou comprendre ce que personne n’a le temps ni le courage de lire.

    Pensons maintenant à ce que fait notre système d’éducation: il doit préparer des gens qui puissent être utiles à la société. La langue que l’on parle, la société de culture et d’histoire que l’on doit maintenir, et l’exercice de nos institutions, qui stimulent les rapports entre citoyens et corrigent les inégalités entre eux, ne dépendent de rien d’autre que des capacités intellectuelles développées dans les sciences humaines. Toutes ces qualités doivent être enseignées à l’école: il faut des professeurs. Toutes ces qualités doivent être mises en œuvre dans la société civile: il faut des gens qui ont des maîtrises qui puissent rédiger, analyser, diffuser des textes informatifs et constructifs, quel que soit le métier qu’ils exerceront par la suite. Toutes ces qualités doivent être mise en œuvre au sein de la société: il faut des citoyens qui puissent discuter entre eux, s’aider les uns les autres, soutenir leurs proches, se faire le porte parole de toute cause de part et d’autre du spectre politique.

    Toutes ces qualités sont le ciment de notre gouvernement et de nos institutions: il existe naturellement une grande demande pour ces disciplines. Si à longueur d’année, toute personne qui se prononce publiquement commençait par citer d’entrée de jeu où il a étudié et en quoi, on verrait à quel point le débat sur l’accessibilité aux études est surfait par rapport à la nécessité vitale d’avoir le plus possible de bons diplômés. Dans ces études, l’important est de défendre le capital humain en formant le plus grand nombre possible sans altérer la qualité de l’enseignement. Il me semble qu’un investissement significatif devrait être fait pour être à la hauteur du capital industriel et économique ciblé par l’université d’aujourd’hui.

    Mais revenons sur terre. De toutes ces qualités l’université actuelle est le moteur, et les étudiants qui font le choix de faire “des choses inutiles” contribuent à plein à rendre notre société plus libre et mieux informée. Il est temps que ce genre de considérations soit pris en compte par les acteurs politiques qui ont entre leur main la destinée des études supérieures au Québec. Mais peut-être faudrait-il que la société en soit elle-même convaincue pour que ces derniers l’inscrivent à leur agenda? Mes collègues qui pensent encore que les humanités servent à la contemplation, ou, pire encore, à “dire tout et rien à la fois”, ne font qu’empirer la situation et portent un poids non négligeable dans la maladie de riches que nous sommes en train de contracter.

    Mais le pire dans tout ça, c’est que si personne ne fait rien pour donner un nouvel élan aux disciplines concernées, l’alphabétisation et l’accès des citoyens à l’information les concernant risque d’être un problème majeur dans la société de demain. À tel point que ce que je dis ne serait compréhensible qu’à des gens déjà convaincus, qu’ils choisissent de le taire ou non.

  • Les héroïnes tragiques, nos contemporaines

    André Duhamel (Université de Sherbrooke) et Sophie Cloutier (Université Saint-Paul) ont eu le bonheur de recevoir Lorraine Pintal (femme de théâtre, metteur en scène, directrice du TNM) pour lancer deux journées de discussion sur La tragédie et nous, colloque qui avait lieu dans le cadre de l’ACFAS 2012 au Palais des congrès de Montréal.

    Lorraine Pintal, directrice artistique du TNM

    En une présentation riche qui a duré près d’une heure (deux heures avec la discussion !) Madame Pintal a eu tout le temps nécessaire pour développer quelques thèmes qui identifient selon elle les pièces maîtresses de ce qu’est une tragédie dans le théâtre d’aujourd’hui. Je recompose ici quelques-uns des thèmes importants de sa présentation.

    La tragédie prend plus de place dans le théâtre d’aujourd’hui qu’il y a quinze ou vingt ans. Mais, pour les auteurs de tragédie, de tout temps elle a été le lieu d’un conflit; et notre monde contemporain vibre encore de ce même conflit.

    Malgré sa vie aisée et très longue, Sophocle parlait de pauvreté et de misère, et mettait en évidence les menaces qui planaient sur la démocratie. Son Œdipe souligne les liens entre le pouvoir et le peuple tout en posant la question de l’identité. Les héros de Sophocle passent par une très riche gamme d’émotions : Œdipe triomphe des énigmes du Sphinx et libère son peuple, mais il se signale aussi par sa prétention, sa méfiance et son arrogance.

    La ville d’Œdipe est une ville décimée par la peste et déchirée par la guerre civile qui rappelle les difficultés du monde contemporain. Tout ça, comprend-on, à cause de la désobéissance de l’homme à l’égard de l’ordre du monde. Les hommes sont non simplement opposés les uns aux autres, mais aussi aux dieux qui les craignent, puisque les dieux ont peur de la même chose que les mortels, c’est-à-dire «des faibles, des femmes et des enfants» comme Nancy Huston le fait dire à Jocaste.

    Avec Jocaste reine (mise récemment en scène par Lorraine Pintal) Nancy Huston a choisi de donner la parole à Jocaste, l’épouse d’Œdipe, personnage plutôt effacé dans la pièce de Sophocle. En brisant son silence, elle fait de Jocaste un être de verbe et de chair. Jocaste femme, aimante, incarne les origines de la naissance et l’orgueil d’une épouse. Nancy Huston a fait de Jocaste un personnage contre les dieux; elle en expose les sentiments et les doutes. Voici ce qu’elle fait dire à Jocaste quand elle apprend le lien de sang qu’elle partage avec Œdipe : «j’ai bien vu les cicatrices … J’ai vénéré les cicatrices… Oui, j’ai aimé d’Œdipe qu’il boîte… Ses colères absurdes, ses jeux … sa façon de se cabrer au-dessus de moi … Tu n’es mon fils que par les mots. Trois jours, trois jours seulement je t’ai donné le sein… Elle est réelle la félicité de notre hymen».

    Avec son plus récent cycle de pièces consacrées aux héroïnes de la tragédie grecque (Trachiniennes, Antigone, Électre), Wajdi Mouawad fait lui aussi le travail de trouver une tribune contemporaine pour des pièces au caractère intemporel et universel. Tout en choisissant un texte délibérément fidèle à l’original, il adapte la mise en scène pour représenter le caractère intemporel et pourtant si proche de nous de ces tragédies. Il décline les rapports aux éléments et se sert de la nudité des corps pour évoquer l’universalité des conditions décrites dans ce théâtre. Mais il choisit aussi de situer Électre dans un bidonville, qui dépeint avec justesse la condition de la jeune femme bannie de la cité, faisant partie des rebelles et parlant en sauvage pour la loi de la nature contre l’ordre factice du pouvoir acquis au prix du sang.

    Pour Lorrain Pintal, notre société a aussi faim d’une Antigone, cette silhouette noire à l’œil incandescent. Le pouvoir politique est désarçonnant; celui de l’économie, au-dessus du politique, est aussi menaçant. En disant « je n’aurai jamais d’enfants » Antigone met en question le rapport entre l’enfantement et les conditions politique de la naissance. En muselant un symbole de l’enfantement, une société qui décide de pendre Antigone se prive de sa source. Le défi de Mouawad, qui se transforme en magie du théâtre, consiste à plonger au cœur de la tragédie pour en faire ressurgir la beauté. C’est en ce sens qu’un chœur rock représente une adaptation forte du chœur antique. Pour cela Mouawad a pris Antigone au pied de la lettre quand elle dit vouloir sentir le sol de Thèbes vibrer sous ses pas.

    Pour les auteurs tragiques d’hier et aujourd’hui, la tragédie est un lieu de bataille dont la porte de sortie est la mort du héros. Sophocle avait introduit le suicide comme manière d’échapper au destin tragique. La solution c’est de retourner chez Hadès disent ces héros. Les morts, ceux avec qui l’on va vivre le plus longtemps, sont enfin accueillants. Et ceux qui restent, restent aux prises avec la douleur et les stigmates d’un passé qui ne meurt jamais.

  • Faut-il parler d’idéologie?

    De Josée Legault à Joseph Facal, la discussion de l’heure au milieu des affres de notre système d’éducation tourne autour de l’idéologie. Dans la semaine où une loi spéciale va être annoncée, je me demande s’il est réaliste de le faire. Nous verrons ici que non.

    Le face à face est durable. La rivalité entre le gouvernement et les associations étudiantes n’est plus une opposition, c’est un antagonisme insoluble qui a été nourri par des mesures de pression et de répression sans précédents dans l’histoire de l’instruction publique au Québec. De part et d’autre, on s’accuse de beaucoup de choses, entre autres de défendre des idéologies. Dans le coin droit, le gouvernement «capitaliste et néolibéral» fustigé par les syndicats étudiants; dans le coin gauche, les étudiants, «anticapitalistes, marxistes» pour reprendre l’analyse du ministre Bachand.

    L'image d'un homme qui dicte ses volontés aux égarés

    Il s’agit bien d’un antagonisme entre deux visions de la société incompatibles dans leurs fondements: le gouvernement actuel s’aligne sur une politique de gestion typique du G8 des trente dernière années qui vise à réduire autant que possible la taille du budget et de l’appareil d’État en travaillant étroitement avec le milieu privé, tant dans la réalisation de partenariat au sein même des services publics qu’en sollicitant la collaboration du privé pour le financement et le fonctionnement des institutions.

    Une vision internationale du syndicalisme idéologique à la CLASSE; logo non-officiel

    Pour les étudiants, il s’agit “tout et trop simplement” de s’en tenir au mot d’ordre de l’instruction publique hérité des acquis sociaux des années 70: favoriser l’accès le plus large possible à l’enseignement en demandant aux étudiants de contribuer le moins possible financièrement au financement des universités, ou idéalement ne pas contribuer du tout avec la “gratuité” de l’université. À cela se greffe tout un discours de syndicalisme d’action dont on peut se demander s’il a vraiment sa place, et s’il est efficace.

    La confrontation en cours exacerbe toute lecture idéologique.

    La judiciarisation du conflit à travers les injonctions et la possible loi spéciale; l’usage démesuré de la force policière que cela a entraîné; l’immobilisme du gouvernement qui met constamment en doute la légitimité et la bonne foi des associations étudiantes et de leurs représentants: tous ces “traits de caractère” de l’entité politique qui nous gouverne peuvent être lus comme des manifestations d’une décision idéologique de casser un mouvement de revendication sociale.

    De manière vague l’idéologie consisterait à “forcer l’application d’une politique *de droite* à une partie de la population qui n’en veut pas, quitte à bafouer le fonctionnement normal des institutions comme l’éducation et les tribunaux”.

    De l’autre côté, la chose s’applique également: bloquer le fonctionnement de la bourse, il faut être “go-gauche” pour y penser. Aussi, perturber l’ordre social, poser des gestes criminels (car il y en a eu, et fort heureusement en une très faible minorité), parler de changement de société voire de “printemps québécois” revient aussi à tenter de “forcer l’application d’une politique *de gauche* à une partie de la population qui n’en veut pas, quitte à bafouer le fonctionnement normal des institutions comme l’éducation et les tribunaux”.

    Parler d’idéologie demande donc de voir que la même lecture peut s’appliquer indifféremment au caractère des deux animaux politiques qui se déchirent en ce moment dans l’arène. Comme des enfants de 6 ans se disent à l’école: “celui qui dit celui qui l’est”.

    Cela permet-il de parler d’idéologie pour autant? Mieux: si l’on parle d’idéologie, qu’y a-t-il de vraiment idéologique dans la lutte en cours?

    De manière précise et plus forte cette fois-ci, l’idéologie suppose de déclarer comme faux et invalide toute action ou tout discours opposé à celui de l’idéologie elle-même, et en politique de prendre les dispositions unilatérales pour faire triompher la cause jugée vraie et seule à devoir être poursuivie. Je veux bien concéder que l’on s’approche de cela, mais restons précis: les querelles sémantiques sur “boycott ou grève”, sur “frais ou droit de scolarité”, laissent bien penser que les partis en présence tentent de miner la validité du discours de l’autre; et cela montre en soit que le débat sur les termes est loin d’être une bagatelle; mais personne ne remet en cause l’existence même des phénomènes que ces différents mots tentent de décrire. On discute plutôt sur la meilleure manière d’aménager le système et alors sur les mots que l’on doit utiliser.

    Passer au niveau plus grave du discours idéologique consisterait, d’une part à nier l’existence même des associations étudiantes, par exemple en les rendant illégales en dépit du droit et de la démocratie; d’autre part à refuser tout discours avec le gouvernement sous prétexte qu’il n’est pas légitime dans son droit de négocier, par exemple en refusant de s’asseoir à la table de négociation ou en déclarant caduque toute entente sans passer par un vote.

    Ainsi, si l’on peut reconnaître que le discours est idéologique, nous ne sommes pas encore dans une situation où l’idéologie a complétement déformé le terrain de la politique. Et certains débats resteront au niveau du langage. Mais l’analyse montre très bien comment un glissement pourrait s’effectuer, puisque l’idéologie est avant tout une question de degré entre sa définition vague et sa définition forte: la judiciarisation du conflit est une première étape avant de déclarer illégales les décisions consensuelles des associations; associer la lutte en cours à des causes idéologiques qui dépassent le problème du financement des universités par les étudiants mène peu à peu à nier au gouvernement la légitimité d’exercer le pouvoir et enflamme les esprits.

    On voit ici que la dérive idéologique menace de part et d’autre, mais pas de la même manière. Dans la pratique, le gouvernement utilise avant tout des procédures et se garde de tout commentaire d’ordre idéologique sur ses propres positions. De leur côté, les étudiants (se) sont limités à l’utilisation du discours idéologique pour justifier des procédures extraordinaires. Or, la situation réelle est plutôt celle-ci: les associations étudiantes en grève revendiquent une cause précise pour un ensemble de raisons variées, difficilement exprimables par un discours unique, et le gouvernement tente coûte que coûte, par un ensemble de mesures (très) discutables, de forcer une décision budgétaire pour des raisons qu’il a données de manière non équivoque. Je remarque en passant que la Loi spéciale est un désaveu clair contre le recours aux injonctions qui n’ont pas fonctionné.

    Continuer à parler d’idéologie est à mon avis hors du débat réel. La réalité est que le travail des institutions est répétitivement bafoué par le gouvernement pour des raisons non idéologiques, mais plutôt électorales de se ménager la part belle en jouant la ligne dure, tout en accusant l’autre camp de vouloir jouer les révolutionnaires. Les étudiants, s’ils continuent d’alimenter ce sentiment au moyen d’un discours vieilli et réducteur, celui précisément des idéologies dénoncées par le gouvernement, ne peuvent pas souligner suffisamment que le véritable problème est bien simple: une partie de la population est victime d’un traitement inéquitable à l’égard de ce qui se faisait dans le passé, et, même aménagée, la hausse du financement des universités par les étudiants ne représente en rien une solution durable aux problèmes vécus par les disciplines et les tranches de la population les plus durement touchées par les politiques d’austérité. En ratant l’occasion de le faire à satiété, ils laissent filer la seule possibilité qui leur est offerte d’expliquer en termes rassembleurs ce qui choque le plus avec cette hausse des frais.

    Pour finir, je ne crois pas que le gouvernement en place soit idéologue. La politique de nos jours, c’est avant tout de la stratégie, et il y a des risques que la stratégie du gouvernement finisse par nuire gravement aux citoyens et à leurs institutions d’éducation et de justice. C’est un coup de dés pour redorer son blason en montrant qu’il peut défendre une politique sensée et musclée, sur le dos des universités et des gens qui y travaillent au service de l’État. L’accuser d’idéologie est précisément ce qu’il veut: cela lui donne une image forte, ce qui rassure la partie la plus nombreuse de la population qui craint pour ses vieux jours.

    Les étudiants et leurs partisans aussi ne sont pas idéologues. Pas la grande majorité d’entre eux en tous cas. Mais à chaque fois qu’ils critiquent le gouvernement pour son idéologie, ils s’éloignent de la cible. Pour mettre dans le mille, il faut montrer que le gouvernement, par son intransigeance et sa conception oligarchique du pouvoir, est en train de saccager le milieu universitaire qu’il dit vouloir encourager en radicalisant par les injonctions et une loi spéciale un mouvement légitime désirant, à raison selon moi, plus d’équité dans le financement des études de manière conjointe par les étudiants et l’État.