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  • Aux origines du pragmatisme : John Dewey et les défis éthiques de l’éducation

    Aux origines du pragmatisme : John Dewey et les défis éthiques de l’éducation

    (Par Rémi Robert, doctorant)

    Aux origines du pragmatisme : John Dewey et les défis éthiques de l’éducation

    L’œuvre du philosophe américain John Dewey (1859-1952) aborde la problématique de l’éducation morale par l’entremise du concept d’«expérience» qu’il définit de façon détaillée dans son livre Éducation et société publié en 1899. Ce livre suscite la question suivante : y a-t-il une continuité entre l’organisation scolaire et académique permettant aux étudiants de développer des aptitudes et des connaissances adéquates pour réfléchir la citoyenneté? Autrement dit, comment les étudiants peuvent-ils apprendre sans mémoriser machinalement ce qui leur est enseigné? C’est-à-dire comment l’éducation à l’éthique est-elle possible sans se résumer à l’exposé des règles et des normes qui s’expriment dans nos comportements?

    Premièrement, l’expérience se définit concrètement par un ensemble de relations situationnelles et d’actions interactives entre un être humain pris dans sa totalité et son environnement naturel et culturel. Cette expérience représente une situation où l’être humain a, d’une part, à subir l’environnement et, d’autre part, à le connaître pour mieux planifier son action. Il s’agit d’un exercice de confrontation où l’individu s’approprie le problème auquel il doit faire face en déployant des solutions adaptées, constructives et judicieuses. Le but est de mobiliser ses capacités, ses aptitudes et son intelligence.

    Cette notion d’expérience est une situation de transaction entre l’homme et son milieu. C’est précisément cette situation qui représente le critère de vérité, qui est toujours à refaire, à renouveler et constitue le point de jonction existentiel entre l’homme et son monde. Selon Dewey la fin n’est jamais absolutisée car l’expérience anticipée et vécue est toujours à refaire, à renouveler : la concrétisation d’un projet doit en amener un autre; pour ce faire la philosophie doit détecter, éclairer, clarifier l’expérience que l’homme anticipe de concrétiser; l’individu n’est pas la créature d’un seul projet, d’une seule ambition. Il est une fin projetée.

    De plus, l’expérience est un processus durable où la conscience ne cesse d’être présente, vivante et agissante; c’est une situation de transaction entre l’environnement qui soutient l’homme et l’être humain qui modifie continuellement l’environnement; elle permet de donner des significations au monde et donner à l’être humain la possibilité de se définir comme personne. Dewey affirme que l’«enquête» est situationnelle, elle détermine la ou les «fins-en-vue». Ces fins ne sont jamais prises comme des absolus; elles appellent au renouvellement. La solution d’un problème est donc toujours «solution-en-vue». L’homme se construit dans la continuité puisqu’il ne peut connaître sa fin absolutisée.

    Finalement, Dewey définit l’éducation comme un processus de vie personnelle en continuité avec la vie sociale. C’est parce que la continuité sociale est menacée que l’individu prend conscience d’être un sujet social, autonome et responsable envers les autres. Ainsi, pour le philosophe, penser, c’est reconstruire. L’homme doit utiliser et réutiliser les connaissances qu’il adapte à la situation à laquelle il se confronte, et l’école doit permettre de construire les connaissances et contextualiser chaque individu dans un milieu culturel.

    Le pragmatisme de John Dewey défend l’idée que la mémorisation des apprentissages n’est pas l’approche à préconiser à l’école. En construisant ses connaissances et son jugement critique, l’apprenant ne peut se camper dans le béhaviorisme et sa relation mécanique entre la situation et le comportement approprié, puisqu’il a toujours besoin d’adapter ses connaissances en fonction du milieu ou de la situation qui se présente à lui. C’est, avant de poser la question de savoir ce que nous faisons, poser celle de ce que nous apprenons.

    De manière succincte, la citoyenneté responsable est l’action commise ou justifiée en fonction du rôle que l’individu revendique d’incarner, non pas l’application machinale d’une théorie abstraite.

  • La subjectivation des modèles responsabilisant et l’émergence de l’état réseau

    La subjectivation des modèles responsabilisant et l’émergence de l’état réseau

    (Par Marie Dautriche, doctorante)

    Docteur en sciences sociales, Jean-Louis Genard enseigne la sociologie à l’Université libre de Bruxelles. Sa sociologie de l’éthique, influencée par les travaux entre autres de Habermas, Weber, Bourdieu, et Crozier, s’est intéressée au principe de responsabilité tel que thématisé dans la tradition de la pensée moderne (La Grammaire de la Responsabilité, coll. Humanités, Les Éditions du Cerf, Paris, 1999).

    Lors de sa participation au séminaire de philosophie pratique, Jean-Louis Genard est intervenu en tant que philosophe et sociologue s’interrogeant sur la notion de responsabilité comme catégorie de l’éthique.

    Comment un sociologue peut-il comprendre la notion de responsabilité? La responsabilité peut-elle nous aider à comprendre les actes et événements contemporains qui arrivent dans nos configurations sociales et si oui dans quelle mesure?  Autrement dit, demander ce qu’il se passe aurait-il à voir  avec la responsabilité et comment peut-on dès lors la comprendre du point de vue de la recherche académique en sciences humaines et sociales?

    Plusieurs réponses à la question «que se passe-t-il» ont historiquement et culturellement été apportées avant que la responsabilité comprise comme composante essentielle du sujet agissant libre et rationnel ne vienne leur subvenir sur la scène de l’agir humain. Bien qu’elle s’impose comme caractéristique centrale de notre culture depuis l’affirmation kantienne de l’homme comme doublet empirico-trascendantal, à la fois libre et déterminé, actif et passif, aujourd’hui encore demeurent des controverses quant à l’interprétation à donner à ce qui arrive et qui mettent en tension la responsabilité avec des modèles concurrents.

    Plusieurs interprétations peuvent se faire valoir quant à ce qui arrive, le destin, le déterminisme astral, l’accident, l’inconscient, ou même encore le caractère, sont autant de réponses possible à ce qu’il se passe. Entre animisme, totémisme, et associationisme (voir la typologie des interprétations responsabilisantes et déresponsabilisantes de l’anthropologue Philippe De Scola dans Par Delà Nature et Culture), seul le présupposé responsabilisant accorde autonomie, liberté et responsabilité au sujet dans l’action.

    Dire que quelqu’un est responsable, c’est admettre un part de liberté aux acteurs et reconnaître qu’il y a une prétention à la validité rationnalisante. Ainsi, l’interprétant responsabilisant vient s’opposer aux interprétations de type déresponsabilisantes telles que les lois du marché, la providence, ou encore l’astrologie et la religion. Il vient alimenter le domaine théorique de l’agir humain en tension entre liberté et déterminisme, de telle sorte qu’au questionnement anthropologique de savoir si nous sommes libres ou déterminés, l’interprétant responsabilisant ne répond pas de façon disjonctive (nous serions l’un ou l’autre) mais conjonctive (nous sommes à la fois l’un et l’autre).

    Évaluer la responsabilité de l’homme comme doublet empirico-transcendental à la lumière d’une grille d’analyse anthropologique de nature conjonctive permet de saisir l’homme agissant dans toute sa tension interne et rendue intelligible par un recours à la sémantique de la fragilité et de la résilience qu’utilise Jean-Louis Génard.  L’homme est un être à la fois fragile et vulnérable,  résilient et autonome en puissance.

    C’est sur la base de cette analyse que l’auteur bâtit le pont entre la responsabilité et la caractéristique structurante des modalités grammaticales de la notion pour appuyer l’idée d’une montée des impératifs sociaux de l’action toujours plus responsabilisants. C’est parce qu’il est à la fois fragile et résilient que l’homme est responsable et que les dispositifs de l’action publique ont, selon l’accentuation interne accordée à l’une ou l’autre des deux notions, successivement mis en place des systèmes d’intervention sociale de nature différenciée et évoluant vers une subjectivation grandissante des modèles. Loin devant les modalités virtualisantes du devoir et du vouloir, loin devant les modalités réalisantes de l’être et du faire, ce sont les modalités actualisantes du pouvoir et du savoir qui sont privilégiées aujourd’hui et qui structurent l’espace social de l’agir humain.

    Éloignés ainsi du pouvoir faire ce qu’on doit vouloir de Montesquieu, c’est désormais le vouloir faire ce qu’on doit pouvoir qui imprègne nos intuitions morales et structure les dispositifs de l’action humaine en mettant l’accent sur les compétences et les capacités de chaque sujet agissant.

    Ainsi après l’état social déresponsabilisant de l’égalité pour tous, et après l’état libéral de la surresponsabilisation de l’homme concurrent et compétiteur, c’est l’état réseau de l’équité qui individualise, subjectivise et développe des diagnostiques personnalisées pour l’empowerment de chacun qui, selon le sociologue, s’impose comme modèle dominant pour l’action publique.

    À travers sa lecture à la fois historique, culturelle, philosophique et sociologique de la notion de responsabilité, Jean-Louis Genard fournit à son lecteur une grille d’analyse anthropologique efficace pour comprendre les structures de nos dispositifs systémiques contemporains au sein desquels les discours et pratiques de la responsabilité cherchent aujourd’hui leurs voies.

  • Sous les robes de Diogène

    Sous les robes de Diogène

    Philosophie et mode feront-ils jamais bon ménage? La meilleure histoire que je connaisse à ce propos est celle des Cyniques.

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    Hercule, détail d’une toile de Pollaiolo.

    Aucune autre race de philosophes ne s’est autant identifiée aux vêtements qu’elle portait. On ne lit pas un seul résumé, même de dix lignes, sur les cyniques sans se faire rappeler leur accoutrement: un sac qu’ils portaient en bandoulière, une chevelure dépeignée (et même des dreads pour Démonax, si ma mémoire est bonne), une barbe, un manteau toute saison en grosse étoffe (le fameux tribôn), pieds nus, avec un bâton et finalement, comble de la manière, une peau de lion (rien de moins madame) sur la tête, pour rappeler les exploits d’Hercule, personnage tutélaire des Cyniques. Vous savez le bel Hercule, qui défie les dieux. L’Outcast qui bafoue la mafia olympienne. De même Diogène qui se frotte le ventre devant Alexandre, roi du Monde. L’humain dans sa condition élémentaire: l’humain qui n’est ni dieu ni maître.

    Justement, question torchon, les Cyniques n’en restaient pas là mon bon monsieur. Non contents de s’afficher contre les codes vestimentaires de leur époque, ils allaient à l’agora dans leur plus simple appareil, se faisant reconnaître pour ce qu’ils étaient: manifestement des hommes, version masculine des humains, animaux parents du singe, et animés, comme lui des envies les plus nécessaires, comme manger, dormir, copuler, déféquer. Les cyniques argumentaient en faveur de la nature: au-delà des signes, il y a ce qui fait de nous une seule et même espèce. Comment le philosophe peut-il s’intéresser à l’histoire du costume après cette brillante et outrancière démonstration d’universalisme?

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    Sculpture d’un Yogi. Les traits de son visage font penser à Socrate.

    Cet amour de la nudité a fait réfléchir sur l’origine du cynisme. Certains ont proposé que le cynisme, comme courant intellectuel ou moral, remonterait jusqu’aux gymnosophistes indiens. Le parallèle avec les gymnosophistes est séduisant: des ascètes barbus, allant parfois nus, qui consacrent leur vie à l’abstinence… et à la prière. Jusqu’à la prière, oui, mais la prière ça ne colle pas avec les cyniques. Il serait complètement anachronique et absurde de dire que les Cyniques priaient. Les cyniques sont des iconoclastes. Ça se voit. Ils méprisent les autels et vont jusqu’à dire que, dans la cité idéale, il ne devrait pas y avoir de culte ni de temple. Cela n’exclut pas de croire en dieu, mais c’est contraire à la religion comme organisation sociale.

    Il faut reconnaître que le Cynique se trouve dans une fâcheuse position. Une bonne partie de son identité vient de ce qu’il porte ou ne porte pas comme vêtements. Il refuse par là l’ensemble des autres codes en circulation dans la société. Mais il va même jusqu’à dicter aux autres une conduite. Il dit: “vouer un culte à une statue est privé de sens”, “vouloir être beau est arbitraire et servile”.

    Le Cynique, s’il ne veut pas se faire coincer dans le jeu qu’il dénonce, doit répondre: “l’habit ne fait jamais le moine, tout cela n’est que convention; la mienne aussi et c’est pour cela qu’elle fonctionne: elle brusque les conventions des autres, mais je pourrais toujours me départir de tous mes habits et montrer ce qu’est l’homme“. Et là, il soulève son tribôn. Scandale! Le problème avec cette attitude est qu’elle semble mépriser une facette essentielle de l’humain: la capacité et le besoin de s’identifier à des signes et des attitudes conformistes. Mais que veut dire le cynique? Est-ce abattre tous les codes (le cynique anarchiste) ou reconnaître que les codes ne sont que des codes (le cynique critique)?

    Si vous choisissez le premier cynique, vous faites la guerre aux libertés. Si vous choisissez le second, vous faites la guerre aux dogmes. Le premier est violent et utopique: se départir des codes demande de les détruire; l’humain sans code est une créature inimaginable. Le deuxième est réaliste et rationaliste. La vie d’un code ou d’une convention est faite d’une bonne part d’adaptation, de négociation et d’imagination.

    Diogène, à demi-nu, cherche l'homme en plein jour.
    Diogène, à demi-nu, cherche l’homme en plein jour.

    C’est la nature même du code: il est le signe révélateur d’une identité. Il y a l’identité et ce qui la manifeste. Ce sont deux choses. L’identité s’exprime à travers un signe, à tel point que le signe devient vital. Jusqu’ici, tout va bien. Mais le cynique refuse que la relation se renverse: que l’identité ne soit que dans le signe. En d’autres mots, il veut enfoncer un coin entre l’apparence et la nature.

  • Talents cachés vieux comme le monde

    Talents cachés vieux comme le monde

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    “Merry Company”, Gerard van Honthorst, 1623, huile sur canevas, Wikimedia common. 

    Hier et aujourd’hui, j’ai eu l’occasion de faire une expérience intéressante. Hier, 7 novembre, s’est tenu un café philosophique autour de la question : « la philosophie interprète le monde, mais peut-elle aussi le changer? ». Et aujourd’hui, je reviens d’une autre discussion, cette fois dans un centre artistique, autour d’une œuvre engagée et engageante. Vivre en dix leçons faciles : des vidéos montrant des femmes, qui expliquent comment elles réussissent dans ce qu’elles font, à savoir vivre dans la rue.

    Le philosophe, l’interprétation et la transformation
    Au cours de la première discussion, il m’a semblé que l’intention de transformer le monde et son interprétation philosophique ne peuvent être dissociées. La présentation d’André Duhamel lors de ce café philosophique avait montré que la raison, la pensée, le discours, le savoir n’étaient jamais complètement assimilables au présent, à l’action, à l’engagement et au pouvoir.

    Plusieurs réactions ont montré que la chose est vraie en bonne partie. Évidemment, s’il y a quelque chose comme la pensée, c’est bien qu’elle est différente de l’action. Et pourtant, la conscience de l’intention, la réflexion à propos des gestes que l’on effectue est la condition même pour parler d’une action, pour dire, « oui, elle a changé le monde », « le monde est différent depuis qu’on a commencé à agir de telle ou telle manière ».

    Si l’action n’avait pas été consciente, le changement aurait pu bien se produire et être le même exactement, mais l’instigatrice du changement n’aurait pas été une cause autonome de ce changement. Elle serait plutôt comme l’un de ses objets, peut-être le plus saillant, le plus mémorable, le plus influent disons, mais elle ne pourrait plus prétendre être une cause à part entière. En tous cas, pas autant que si elle avait été consciente de vouloir atteindre son objectif de transformer le monde. Aussi, dire « le monde est différent depuis qu’on a commencé à agir de la sorte » peut être juste même si personne n’est conscient du changement et de ses raisons. Mais dans ce cas le changement ne serait pas volontaire, il se serait effectué de lui-même. La transformation ne serait pas vraiment une action de transformer, mais plutôt l’effet d’une inertie.

    Il est alors apparu clairement que la transformation du monde n’était pas l’apanage des révolutionnaires ni des philosophes. Prendre en charge la pensée, tenir à sa parole, dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit, s’expliquer et justifier ce que l’on dit et fait, ce sont des choses pour lesquelles la philosophie se distingue; entre toutes les disciplines, c’est le signe distinctif de la philosophie; depuis très longtemps, c’est ce qu’ont voulu faire les philosophes. Mais n’est-ce pas ce que tout le monde fait tout le temps? En quoi faudrait-il se promener avec le badge officiel du philosophe pour prétendre interpréter le monde et le transformer?

    Je ne pourrai rendre compte de toute la discussion pendant les deux heures du café philosophique. J’explique tout ça pour dire que le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, j’allais avoir l’occasion de vérifier comment la parole révèle parfois la présence d’une action au plein sens du terme; et que le simple fait de constater qu’une personne s’exprime sur ses actions entraîne parfois une transformation.

    Vivre en dix leçons faciles
    J’étais invité à une discussion autour d’une exposition ce midi. J’avoue y avoir été allé par devoir. Souvent, l’art est difficile, et il faut consacrer beaucoup de temps pour tomber sur une pépite. Je suis heureux de dire qu’aujourd’hui, le petit miracle s’est encore produit. L’exposition présentée par Linda Duvall et Peter Kingstone au centre d’art Sporobole consiste en une installation vidéo et quelques affiches. Tout en noir et blanc, une installation parfaitement sobre, mais plutôt « très haute en couleur ».

    L’idée des deux artistes consiste à avoir recueilli les témoignages de femmes qui vivent dans la rue, en leur posant la question bien précise : quelles sont vos habiletés? Chacune d’entre elle explique ainsi comment elle fait pour survivre dans la rue. Quelles sont ses stratégies, comment elle a appris ce qu’elle devait faire ou ne pas faire pour réussir à s’en tirer.

    Des slogans ponctuent chacune des affiches. Il s’agit de dix leçons données par des femmes qui vivent dans la rue. « Dis aux gens que tu en as » : la règle numéro un d’une revendeuse de cocaïne. « Vas dans un bar, sans argent, et dis aux gars que c’est ton anniversaire, mais en fait ce ne l’est pas » : la règle numéro un d’une femme qui n’a pas d’argent pour se payer ses soirées d’ivresse. « Quand ils se rendent compte que tu as un pénis, dis ‘quoi tu savais pas? C’est quoi le problème?’ » : règle numéro d’une femme transgenre qui se prostitue.

    La première vidéo que j’ai regardée a tout suite suscité une série de questions en moi. En m’approchant, j’ai vu un homme qui parlait avec un autre homme, assis l’un à côté de l’autre à une table. L’une de ces personnes était l’artiste Peter Kingstone et l’autre un homme aux traits latino-américains, qui disait changer d’origine à chaque soir : « des fois je suis colombienne, des fois salvadorienne, des fois cubaine ». Le décalage était frappant entre la première identification que j’avais eue, et la compréhension de qui était en face de l’artiste et de moi-même. Tout d’abord, je me suis dit « tiens, deux hommes parlent ensemble »; ensuite, je me suis dit : « non, cette personne se voit comme une femme et se prostitue en tant que femme ». Il y a donc un homme et une femme à cette table, pas deux hommes comme je le croyais au début.

    La suite sera dans la même veine. Une quantité impressionnante d’erreurs de perspective surgissent dans le cours du visionnement, que le témoignage de ces femmes vient immédiatement rectifier. On apprend énormément au cours de ces leçons. On comprend aussi beaucoup.

    Le résultat est sans aucun doute subversif, car ces activités qui sont vues comme problématiques : ne pas avoir un toit, vivre de la drogue et en consommer sur une base régulière, vendre son corps, sont pourtant agencées avec des habiletés qui garantissent le « succès de l’entreprise ». La personne peut être fière de son ingéniosité, d’accord. Mais surtout elle explique des règles. Certaines concernent la sécurité : où planquer son argent, comment se défendre. D’autres concernent l’esthétique : prendre un personnage, être propre et courtoise.

    Il est choquant de voir que toute cette misère se passe avec autant de raisons et d’explications. C’est donc que ces gens sont conscients de ce qu’ils font. Qu’ils peuvent dire « ceci est moins bien que cela ». Le côté passif, pathologique, que l’on veut plaquer sur la misère est alors fortement contrebalancé par la démonstration — noir et blanc, clinique et pourtant drôle et chaleureuse à la fois — qu’en bonne partie, ces femmes savent ce qu’elles font, et que si elles ne le savaient pas suffisamment bien, elles ne seraient pas là pour en parler.

    Là où cela recoupe la discussion philosophique : ces comportements humains, ces pratiques à risque, ont existé de tout temps. C’est bien parce que le monde ne s’est jamais transformé durablement que cette souffrance existe, et qu’il est pourtant possible d’y survivre dans un milieu fortement hétérogène, et réfractaire à ériger ces comportements au rang de norme. Et pourtant, ces comportements ont des normes. Au moins pour réussir à survivre, même dans le crime — je ne veux surtout pas dire que ce sont des criminelles, mais que la même chose s’applique au crime — il faut s’imposer des règles. Et certaines de ces normes sont aussi celles de la société.

    Peut-on dire que le travail de ces deux artistes transforme le monde? Non si l’on espère que cela finisse une fois pour toute. Mais ces artistes ne baissent pas les bras, loin de là. Puisque, pour plusieurs raisons, il s’est opéré une transformation. Ce travail parvient à renverser la polarisation entre l’échec et le succès dans la vie : en constatant l’habileté de ces femmes, il n’est plus possible de leur retirer la dignité qu’elles méritent, celle de personnes conscientes. Le jugement sur la valeur morale de leurs gestes est mis à l’écart au profit d’un certain héroïsme de l’obscur, de la misère. Ce n’est pas du misérabilisme, c’en est même l’antithèse. Voilà peut-être, à part la compassion ou l’amitié, la seule manière possible de mettre en valeur ces femmes.

    Pour un genre de vie qui est refoulé en société, soit dans l’inconscient, soit dans le jugement, voire la haine; qui est habituellement interdit par les lois; qui mène souvent à la perte de la personne qui le pratique, nous trouvons une manière d’interpréter ces pratiques qui transforme le regard du spectateur d’une manière qui m’est apparue particulièrement efficace. La première condition nécessaire, mais pas suffisante, pour opérer une véritable transformation, n’est-ce pas transformer la manière de voir les choses? Car si l’on veut faire autrement qu’avant, il faut commencer avant tout par voir les choses autrement. Et cela concerne tout le monde. Pas uniquement les philosophes, même si l’un de leur souhait les plus audacieux a pu être de faire évoluer le monde vers le mieux.

  • Pourquoi je n’ai pas la chance d’être alternatif comme tout le monde

    Un jour, je me suis fait dire que les écoles alternatives étaient extraordinaires pour le développement des enfants, mais que cela ne nous intéresserait peut-être pas, parce que nous n’étions pas alternatifs. D’ordinaire, une généralisation de cette espèce m’aurait fait réagir avec je ne sais quelle pointe d’ironie. Contrairement à l’habitude, j’ai hoché de la tête en face de mon interlocuteur. Comment rivaliser d’alternativité avec cette homme qui a les cheveux aux fesses, qui habite dans une commune, qui ne mange aucun produit animal ni transformé chimiquement, et qui se sert de sa cuisinière uniquement pour cuire son pain et préparer ses pâtés végétariens? Qui ne prend jamais l’avion par conviction. Qui passe ses vacances sous une tente qu’il a faite lui-même? Comment, moi, professeur d’université dans un département composé à grande majorité d’hommes et dans un secteur très masculin, pouvais-je rivaliser avec lui, qui est l’un des trois infirmiers du Centre hospitalier, qui s’est choisi une carrière parfaitement contraire aux canons des genres? Non, l’évidence montrait que je n’étais pas alternatif du tout.

    Mais le raisonnement est tout simplement faux. Si l’école alternative a des qualités qui ne dépendent pas du sentiment d’appartenance alternative de ceux qui la fréquentent, si ces qualités sont intrinsèques et réelles pour des raisons pédagogiques et sociales, elles doivent être aperçues et appréciées tout autant par les alternatifs que les autres personnes. À moins que vous supposiez que le code génétique du non alternatif l’empêche de comprendre les intérêts de ce qui est alternatif? Ou encore que le non alternatif a choisi de ne pas être alternatif et qu’il défend l’école traditionnelle? Quoiqu’il en soit, le mode de vie apparaît être un argument décisif dans la tête de l’alternatif. Lui seul profite des qualités de ce qui est alternatif puisqu’il est le seul à vivre comme ça. Et, il faut le dire, cherche à rester seul même s’il est convaincu que tout serait plus beau si tous étaient comme lui. L’autre, qui ne l’est pas, est perdu: il peut, s’il est intelligent, comprendre vaguement la qualité de ce qui est alternatif, mais il ne pourra jamais accéder à ce monde si merveilleux s’il n’a pas tout d’abord effectué le saut corps et âme dans l’alternativité.

    Fort de ces réflexions, j’ai compris que pour être alternatif, il faut en porter les marques visibles. Il faut pouvoir dire à quelqu’un: non merci, pas d’œufs, ce sont des produits de consommation animale. Ou encore porter un tatouage quelque part qui suffit pour montrer que l’on a emprunté des chemins différents des autres: un couteau, un signe tribal voire une pâtisserie tatouée sur l’épaule sont les signes de l’alternativité. Pas de tatouage, c’est louche. Carnivore, c’est mal. Hétérosexuel, c’est la norme.

    Pour un punk, par exemple, cuisiner est un signe de conformisme particulièrement clair. Pourtant, on raconte que l’ancien Johnny Rotten des Sex Pistols, lorsqu’il a fondé son propre groupe, Public Image Limited (PIL), a reçu les membres de son ancien groupe qui étaient encore en vie, dans sa maison en leur préparant un rôti de poulet. Antinomie parfaite: imaginez un instant un punk avec un tablier fleuri tenant un poulet bien doré et criant à travers la maison: à taaaaable! L’antithèse du punk. Mais Johnny Rotten Lydon était-il une icône punk si parfaite qu’il ne pût se préparer quelque chose à manger? Fallait-il que l’icône fût aussi le pratiquant le plus fervent? On dirait que oui. L’intégralité du mode de vie, c’est comme en religion, si t’es alternatif, tu ne peux pas pécher. L’alternativité se porte bien en évidence de nos jours, bien visible et bien attachée, comme une ceinture de chasteté par-dessus les pantalons.

    Donc, finalement, je suis juste un gars bien ordinaire? En faisant des études de philosophie, j’allais à l’encontre de l’avis de tout le monde: la majorité des autorités parentales à la tour de contrôle me disait de voler ailleurs, mes professeurs me demandaient ce que j’allais faire avec ça, quelques-uns de mes grands-parents persiflaient. J’ai été philo-junkie pendant 5 ans à Paris: d’une maigreur qui faisait pâlir mes parents, une alimentation douteuse, pas d’alcool, pas de café, pas de tabac, pas de fêtes, parce que je sacrifiais tout à la philosophie et que je n’avais pas grand chose pour vivre. Tout cela pour réussir dans ce qui me paraissait être le seul emploi qui me permettrait de me sentir bien avec mon caractère et mes convictions fondamentales: ni dieu ni maître. C’était assez alternatif sous beaucoup d’aspects. Mes collègues d’étude me prenaient pour un fou, alors imaginez les autres.

    Mais ce combat, je l’ai mené par conviction et pour être indépendant. Et surtout pouvoir ajuster mon jugement sur ce que je dois faire de ma propre vie. Je croyais alors qu’être alternatif consistait à exercer sa liberté de jugement, et qu’une telle audace serait reconnue. Je me trompais. Maintenant que je suis professeur, je ne peux pas être alternatif. Maintenant que j’ai une maison, je ne peux pas être en faveur des logements sociaux et je ne peux comprendre le rôle de la collectivité. Maintenant que j’ai des enfants et puisque je suis un homme, j’offre par mon exemple une résistance flagrante à l’évolution des mœurs sexuelles dans notre pays.

    Bref, je ne suis pas alternatif, parce que je suis l’espèce à abattre: celle des hétérosexuels, bourgeois néolibéraux, réactionnaires, omnivores. Qui sont, par le simple fait de respirer et de vivre la vie qu’ils se sont choisis, les ennemis des LGBT, des marxistes de tous poils, des révolutionnaires de toutes sortes et de la horde de l’internationale végétalienne. Je ne suis pas alternatif, et c’est pas de chance, parce que les alternatifs sont prêts à en découdre et que j’aspire à rester longtemps dans leur chemin, comme représentant l’alternative aux alternatifs, celle d’un alternatif-free-lance-dans-un-monde-d’alternatifs-syndicalisés.