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  • Les problèmes de fond liés au décrochage scolaire

    L'école, quelle méthode pour les défis d'aujourd'hui?

    Par Rémi Robert, étudiant au doctorat en philosophie pratique de l’UdeS.

    L’école québécoise ne mise pas avant tout sur l’intelligence de ceux qui la fréquentent, mais sur une méthode d’apprentissage et l’utilisation d’outils efficaces pour écrire ou calculer. En n’ayant pas de méthode efficace ou appropriée, les différents apprentissages deviendront pénibles, car l’incompréhension repose généralement sur une incapacité d’utiliser correctement les bons outils. Difficile, pour un menuisier, de clouer avec un tournevis ou construire une maison sans recourir à un plan détaillé. Le manque de méthode risque de décourager rapidement l’étudiant.

    Toutefois, au Québec, depuis 15 ans, le taux de décrochage scolaire est resté sensiblement le même. En dépit de sommes considérables investies par le gouvernement pour juguler le problème, l’instauration d’une réforme menée de front depuis quelques années et la création d’écoles alternatives, force est d’admettre que la situation ne s’améliore pas.

    Actuellement chiffré à 30 %, cet inquiétant taux de décrochage constitue une menace pour la population, si nous prenons en considération l’émergence d’une économie du savoir que valorise la mondialisation, qui exige elle-même de plus en plus un savoir-faire spécifique et une capacité à se renouveler grâce une formation continue.

    Or, le problème du décrochage ne se limite pas à l’école et cache un malaise plus profond: le désenchantement face au monde de l’école. De nombreux étudiants abandonneront l’école cette année après avoir longuement pesté contre son contenu et ses exigences. Certains lanceront la serviette en guise de réaction à l’égard d’une institution qui n’a jamais su les comprendre, les orienter, les accompagner. D’autres n’y ont malheureusement jamais vu de pertinence ou d’utilité à apprendre le français, les mathématiques ou l’économie.

    Ce manque criant de signification communément partagée à l’égard des études et l’absence de résultats probants nous portent à questionner l’attitude de ces élèves et étudiants qui n’ont pas cru à la pertinence d’une formation académique solide.

    Le décrochage est une conséquence d’événements étalés sur plusieurs années durant lesquelles l’école a été incapable de cibler les besoins de ceux qui apprennent avec certaines difficultés ou ceux simplement rebelles face à l’autorité. Posséder un jugement bien construit, argumenter sérieusement, cultiver considérablement son esprit n’est pas une simple question d’intelligence. Permettre à une personne de devenir fière, accomplie ou compétente, et de s’investir dans sa propre formation, est aussi possible par le respect à long terme d’une technique pédagogique. Mais encore faut-il pouvoir faire évoluer les techniques tout en motivant l’apprentissage des contenus.

    Le découragement face aux études causera souvent une attitude réactive contre l’autorité alors que le comportement est en réalité un appel à l’aide et une demande formulée maladroitement pour être mieux outillé. Les philosophes grecs avaient compris la nécessité d’instruire par l’expérience et de cultiver la capacité de chacun à réfléchir. Pédagogues avertis, ils avaient le souci d’enseigner une méthode de réflexion signifiante qui cherchait à situer l’apprenant face à lui-même. L’école d’aujourd’hui, obsédée par la performance et les rendements chiffrés, affronte un problème de taille: celui du sens. Le tiers des étudiants qui décrochent nous rappellent que l’école n’a pas ou plus de sens dans leur vie et qu’elle passe en second derrière d’autres réalités ou impératifs. Ces élèves et ces étudiants sont le signe que le discours tenu lorsqu’ils fréquentaient l’école n’a pas su les rejoindre.

    Même si l’on accusait le manque de motivation individuel ou l’encadrement familial douteux dans lequel l’étudiant a grandi, le problème demeure identique: l’homme abandonne ce qu’il n’aime pas et ce qu’il ne comprend pas. En plus d’être un problème scolaire, le décrochage est un problème de gestion des apprentissages. Rédiger un texte littéraire, résoudre une équation mathématique ou soutenir une position personnelle en philosophie ont tous en commun la maîtrise d’une méthode efficace pour traiter le problème et parvenir à une réponse ordonnée, structurée et pertinente. Apprendre sans outils ne permet pas de comprendre ce qu’on fait, ce qu’on est. L’école doit construire ses étudiants, au risque de les perdre à jamais.

  • Défis contemporains de la réflexivité dans l’intervention éthique

    La réflexivité désigne une pratique de la pensée en commun sur les pratiques sociales, où l’on fournit aux acteurs les conditions d’en modifier l’organisation. Elle se fonde sur une capacité propre aux acteurs à faire l’usage de leur raison pour déterminer des pratiques préférables à d’autres. Ces choix peuvent être indifférents moralement ou concerner des problèmes moraux. Voici le résumé de la présentation qu’en a fait Marc Maesschalck devant les doctorant en philosophie pratique, le 3 avril dernier.

    Au-delà de la réflexivité, la critique des avenues contemporaines du pragmatisme.

    Les écoles, et les impasses de la réflexivité

    Il est possible de définir la réflexivité comme une réflexion sur les objectifs de l’action en cours d’action. Mais elle n’est pas une notion homogène. Certains se sont penché sur la description des processus et des normes dans le but de définir l’opération de réflexivité, et de là trois écoles se distinguent:

    1) les “externalistes” prétendent que l’on obtient ce type de résultat en intervenant de l’extérieur sur les agents par le biais d’une contrainte;

    2) les “mentalistes” suggèrent que les acteurs sont à même de recadrer eux-mêmes leurs propres objectifs;

    3) les “pragmatistes” proposent que c’est par essai et erreur, au gré des différents arrangements de gouvernance, que l’on peut modifier les pratiques. Dans ce dernier cas, il est question d’une modification provenant des ressources mêmes des acteurs.

    Ce sont trois manières irréductibles de concevoir la manière de décrire la réflexivité. La première école peut être qualifiée d’institutionnaliste, car elle pense la réflexivité en terme de traditions institutionnelles, tandis que les deux autres écoles (définies comme “actancielles”) suggèrent plutôt que les acteurs sont les uniques responsables et les seuls vecteurs de la réflexivité. Ces deux tendances s’écartent de plus en plus l’une de l’autre, que ce soit dans les pratiques axées sur la réflexivité ou dans les recherches sur cette notion.

    Si l’on prend la charte médicale d’un hôpital, il est possible de voir une oscillation constante et non résolue entre ce qui relève de la responsabilité individuelle qui est nommée et décrite dans la charte, et la capacité sous-jacente et non explicitée que peut avoir les médecins pris en groupe pour déterminer quelles sont les pratiques préférables et soutenir les individus dans leurs choix (sur ce point voir Jules Coleman, The Practice of Principle: In Defense of a Pragmatist Approach to Legal Theory, Oxford University Press 2000, qui propose qu’en aucun cas le magistrat n’agit seul en son âme et conscience devant l’ensemble de la société).

    Ce que nous risquons de manquer aujourd’hui, c’est notre capacité de modifier de manière réflexive nos institutions. Le mouvement sur place de la subjectivité décrit dans les années 70 se reproduit au sein des institutions et entre les institutions. En un mot, la réflexivité individuelle ne peut dépasser l’inertie des institutions qui restent ancrées sur la description statique de leurs pratiques. Intervenir ne consiste pas à réconcilier les parties, mais à produire une suture entre les parties en présence, entre l’autoreproduction systémique des institutions et les résistances actancielles locales au sein et à l’extérieur des institutions.

    Critique de la gouvernance

    Ces dernières années, il a manqué de dispositifs servant à faire la jonction entre les pratiques d’acteur et les institutions, afin de forcer l’expérimentalisme social et d’obliger la société à se mettre en travail sur elle-même. Ce forçage s’est d’abord réalisé dans une forme d’apprentissage: apprendre la liberté du choix en faisant des bons choix, ce qui n’est pas sans poser un certain nombre de paradoxes, si ce n’est des problèmes de dosage entre liberté et optimisation du choix. Nous sommes en danger aujourd’hui si nous ne posons pas la question de l’interaction entre les acteurs et leur institution dans le cadre de la gouvernance. Nous avons systématisé le mouvement sur place de la subjectivité dans le cadre même de la gouvernance.

    Qu’est-ce qui fait que nous pourrions avoir cette difficulté à établir une interrogation sur une intervention sociale, qui restaure une forme de lien social entre la réflexivité locale et l’autorégulation systématique? Il y a un double occultant qui explique cette situation. L’un est pratique et l’autre est théorique, et tous deux sont des héritages de la philosophie moderne. Au plan théorique, nous restons fondamentalement déterminés par une représentation universaliste de la morale. Au plan pratique, le décisionnisme politique est un autre occultant qui va de pair avec l’universalisme. Cet autre travers de la gouvernance laisse entendre que toutes les questions peuvent relever des processus de décision. À l’égard de ces deux positions, nous n’avons jamais été plus modernes dans notre croyance à la possibilité de prendre des décisions en vue de l’intérêt général.

    Le dépassement des apories

    La manière la plus radicale de dépasser ce blocage consisterait à proposer un basculement épistémologique afin de sortir de l’universalisme moral pour proposer une forme de holisme. La sortie du décisionnisme politique consisterait par ailleurs à proposer un pragmatisme politique au sens fort.

    Collectivement, l’universalisme nous subordonne à une cause absente. Le point de vue holiste consiste à prendre en compte le pluralisme dans nos espaces sociaux; c’est-à-dire une pluralité de points de vue faillibles dans une totalité que nous constituons sans pouvoir la déterminer. Le point essentiel est ici la prise en compte de la réciprocité des capacités, pour revenir aux propositions de Dewey qui avait pour objectif la réalisation maximale de toutes les capacités des membres de la société.

    Cela impliquerait une certaine manière de comprendre l’intention de l’intervention et le choix verbalisé dans la prise de parole. “Intention” doit signifier ici la reconnaissance de l’impuissance des sujets, la tension dans laquelle ils se trouvent, la crise que suppose leur propre position morale. La sortie du décisionnisme implique concrètement d’être confronté à l’entéléchie pratique. Avant même de penser ce qu’est une intervention, il est nécessaire de tenter de retrouver dans le sujet la réflexivité des moyens adaptée à ses propres moyens. Il n’y a que le sujet impuissant qui soit capable d’effectuer une réflexivité de moyens, ce que Peirce nommait l’abduction.

    Cette “action sur l’action” (Foucault) réside dans un double mouvement. D’une part, elle est décalage. D’autre part, elle est expérience de la distance. Procéder à une intervention éthique, c’est sortir de la mise à disposition du “pouvoir faire” de la réflexivité, et c’est tenter de faire advenir un “faire pouvoir”. C’est le seul moyen de relier les deux plans décrits plus haut, parce qu’il s’agit, dans le “faire pouvoir”, d’un lien que chaque acteur peut faire avec sa propre impuissance et d’un lien que l’on peut faire avec les intervenants.

    Marc Maesschalck y voit la possibilité d’une jeunesse du pouvoir, d’une approche génétique de la réflexivité au sein des institutions, qui pourrait défendre le primat de la vie sur la règle, contre la modernité qui dit le contraire.

    Pour une discussion plus approfondie de son propos, voyez son plus récent ouvrage, Transformations de l’éthique, publié chez Peter Lang en 2010.

  • Des ornières à ne pas creuser plus encore

    Naviguer entre “droits” et “luxe”: un océan de nuances à faire, et d’écueils à éviter

    Dans la grande discussion entreprise autour de la hausse prévue des frais de scolarité au Québec, je souhaiterais faire part de deux remarques qui me semblent nécessaires pour sortir des ornières dans lesquelles certains propos se sont engagés. Le premier point, sur l’utilité des sciences humaines et fondamentales, est de nature générale et me concerne en tant que philosophe. Il y a des raisons d’être critique sur la hausse si elle devait compliquer encore plus le déroulement des études dans les disciplines où les études et la recherche sont sous-financées.

    Le second point sur le financement des universités, est social et économique et me concerne en tant que citoyen et professeur d’Université. Sur ce sujet, il y a quelque chose qui me gêne dans l’actualité du débat entourant la hausse, et je souligne un risque que le débat fasse fausse route et finisse par nuire la cause générale d’une accessibilité aux études la plus large possible. Les derniers développements auraient tendance à me donner raison (voir le post-scriptum à la toute fin).

     

    Étudier pour étudier versus étudier pour travailler

    Il ne serait pas étonnant que les collègues des sciences humaines et mes condisciples de philosophie en particulier soient les plus nombreux à décrier la hausse unilatérale des frais de scolarité. Ils reflètent de cette manière une certaine ligne de fracture au sein de la population étudiante, pour ne pas dire de la société. Traditionnellement, les disciplines les plus réfractaires à l’augmentation sont parmi les Facultés des sciences humaines et sociales. Ce n’est pas parce qu’elles sont généralement à gauche. Elles le sont peut-être, mais la raison est, à mon avis, ailleurs. Je ne nie pas qu’il y ait des raisons idéologiques pour ces rassemblements d’intérêts communs, mais j’aimerais montrer qu’il y a des questions financières pressantes qui peuvent aussi expliquer le mécontentement et le refus actuels de la part de ceux qui s’opposent à la hausse

    Je crois que cette raison a été touchée de loin par mes collègues de l’Université de Montréal lorsqu’ils parlent d’étudier pour étudier contre une vision des études servant uniquement à fournir des travailleurs qualifiés à l’industrie. Leur cause est juste, et une partie de leur argumentation s’explique en réaction aux propos du recteur Guy Breton à propos des «cerveaux bien alignés». Toutefois, en reprenant la vieille opposition entre la formation générale et la formation spécialisée, ils contribuent à faire dériver le débat loin de la réalité économique vécue par les étudiants des disciplines sous-financées, qui est la raison principale pour laquelle les étudiants et une bonne partie de la société s’impliquent dans le mouvement de contestation.

    Le problème de l’augmentation touche durement les sciences humaines en raison de la double difficulté qui attend ceux qui étudieront dans ces disciplines. Tout d’abord, il leur incombe de trouver les raisons sociales de leur investissement. Simplement parce que le diplôme ne donne un accès direct à aucune profession; à part, bien sûr, l’enseignement, dont l’accès est de plus en plus restreint et dont le travail souffre d’un certain manque de reconnaissance dans notre société. En insistant pour dire que l’engagement dans ces études se fait pour des raisons de développement personnel, on véhicule l’idée que les débouchés ne font pas partie des préoccupations des étudiants, qui «étudient pour étudier». Mais on peut étudier pour étudier et vouloir trouver un travail, tout en acceptant que ça sera plus difficile que dans les autres disciplines plus appliquées. C’est même plutôt ça la réalité. Les étudiants investissent temps et économie dans un diplôme dont ils craignent qu’il ne serve à rien en termes d’embauche et de revenu, même s’ils sont par ailleurs convaincus de l’intérêt social de ces disciplines. Fort heureusement, ce n’est pas le cas pour la majorité qui finit toujours, un jour ou l’autre, par travailler, payer des impôts, et rembourser longuement sa dette. Mais le poids de l’investissement en regard de la possibilité de rembourser est le véritable problème derrière l’opposition étudier pour étudier versus étudier pour intégrer le marché de l’emploi. En augmentant les frais, il s’aggrave.

    Ensuite, seconde difficulté, et c’est là ce qui m’inquiète le plus à court et moyen terme. Elle concerne le financement aux cycles supérieurs, mais elle est une partie importante du problème. Il faut savoir que le diplôme de maîtrise est le diplôme professionnalisant dans les disciplines comme la philosophie, l’histoire, les lettres, etc. Lorsque les étudiants entrent aux cycles supérieurs pour obtenir un diplôme de maîtrise, la majorité d’entre eux doit financer ses études sur un investissement personnel et en travaillant à côté. Cela n’empêche pas toujours la réussite, mais la ralentit, la gêne, cause des problèmes de motivation, d’endettement, d’organisation du travail etc.

    Là où les préoccupations des professeurs peuvent rejoindre celles des étudiants, c’est dans le financement des études: admettons qu’il soit juste que les étudiants en sciences humaines doivent payer le même prix que les autres disciplines, on pourrait demander que les étudiants de ces disciplines trouvent un financement adéquat en termes de bourses d’études et de contrats de recherche pour faire avancer leurs travaux et étudier sereinement comme c’est le cas ailleurs. Mais dans les disciplines sous-financées, nous sommes dans une situation de double déséquilibre économique. Les étudiants paient autant que les autres pour une formation peu ou moins onéreuse à l’État, mais d’un autre côté, les professeurs peinent à soutenir ceux qui font ce choix courageux. Si les étudiants en sciences humaines s’investissent autant que les autres, pour un destin généralement plus risqué professionnellement, il m’apparaît injuste que le financement de leurs études supérieures soit un problème que ne fait qu’empirer depuis 10 ans, avec la réduction des bourses et du financement de l’enseignement.

    Mais, est-ce que l’on n’étudie pas simplement pour étudier? La question est bonne, mais elle cache un gros problème. La réputation de l’inutilité des sciences humaines fait que ce double déséquilibre paraît acceptable pour la majorité qui ne peut comprendre pourquoi et comment nos sciences humaines devraient être financées comme les sciences appliquées ou les sciences exactes.

    C’est ici que l’argument que les étudiants de nos sciences humaines étudient pour étudier est très nocif. Si, comme l’ont fait récemment des collègues pour défendre la gratuité, on soutient que les sciences humaines sont bénéfiques parce qu’elles permettent à ceux que ça intéresse de grandir personnellement, on apporte de l’eau au moulin de ceux qui coupent inlassablement depuis 10 ans dans le soutien aux études supérieures dans les disciplines théoriques. Cela ne concerne pas tous les étudiants, mais cela concerne la perception que nous avons de la science fondamentale.

    Il est nécessaire que la société prenne sur elle de subventionner les sciences fondamentales, car les entreprises ne le font pas, et il a toujours été le rôle de l’université de les faire avancer grâce à l’effort collectif. Pourquoi est-il nécessaire de le faire? Parce que, contrairement à ce que l’on pense habituellement, ces disciplines sont utiles pour la société. Soit, c’est utile pour donner un sens à sa vie comme le disent mes collègues de l’UdeM, mais cette vision de la science fondamentale est très personnelle et aussi partielle. La vérité, c’est que les sciences fondamentales sont la fonderie de toutes les applications technologiques: sans sciences fondamentales (dont la logique et la réflexion sur la connaissance sont les plus fondamentales de toutes) il n’y aurait qu’une maigre possibilité de faire tout ce que la science moderne permet de faire. Les sciences fondamentales sont intéressantes, vitales pour l’esprit, mais aussi la fibre essentielle d’une science appliquée qui reste éthique, intelligente et performante.

    Étonnamment, ce n’est pas avec une logique appliquée ou comptable que l’on reste “connecté avec la réalité”, mais en possédant un bagage complet de connaissances, du théorique au pratique en passant par toute la gamme des savoirs où le théorique rencontre le pratique et vice versa. Ce bagage est constitué en grande partie d’observations objectives et de documentation désintéressée, qui sont reliées par un réseau d’aptitudes scientifiques entretenues, développées et affinées dans les départements et facultés de sciences fondamentales.  Il appartient ainsi aux sciences fondamentales de réfléchir sur les nouveaux défis pratiques, et aux sciences pratiques de se nourrir des connaissances fondamentales et élémentaires. Toute autre conception de l’université et du rapport entre science appliquée et science pure manque de réalisme à l’égard de la pratique de l’enseignement et de la découverte scientifique. C’est pourquoi, j’en suis convaincu, l’actuel débat sur le financement des universités et l’utilité sociale des études pour étudier est une occasion à ne pas manquer de faire comprendre à la société que les disciplines sous-financées aujourd’hui risquent de souffrir énormément de la logique comptable utilisateur-payeur appliquée sans nuance.

    À ce titre, pour que la hausse demandée soit socialement acceptable, les entreprises et le gouvernement, premiers bénéficiaires de l’apport de l’université à la société, devraient faire un effort supplémentaire, avant d’exiger des étudiants de s’endetter plus et de travailler plus pour payer une institution de laquelle tous profitent dans leur vie (spirituelle et pratique) de tous les jours.

     

    La mauvaise gestion des universités en cause

    Depuis une semaine, des voix dans le camp des étudiants opposés à la hausse et aussi quelques professeurs s’en prennent à la gestion des universités comme cause des problèmes du financement des universités. La chose est revenue dans l’émission  “Tout le monde en parle” du dimanche 18 mars. Et de nouveau encore dans les propos de Josée Legault (voir du 22 mars). Certains de mes collègues, quelque fois les mêmes que je viens de critiquer pour leur vision réductrice des sciences fondamentales, accusent les universitaires d’avoir la vue courte et d’être responsables des déboires dans le financement des universités. Maintenant que certains promettent d’annuler la hausse s’ils sont élus, nous avons passé un cap et le débat risque de s’enfoncer encore plus. Suite à la dévalorisation du milieu par les principaux intéressés, de loin, on gardera l’impression que les étudiants ne veulent pas payer pour une université mal gérée.

    Est-ce qu’il faut comprendre que les universités doivent être encore plus restreintes, alors qu’elles réussissent tant bien que mal à rester compétitives avec plus de 15 ans de retard dans l’investissement? Pour les gouvernements depuis les années 80, s’attaquer à la mauvaise gestion des universités veut dire réduire la masse salariale et la marge d’autonomie des professeurs, imposer des procédures administratives, forcer les universités à avoir une gestion strictement comptable de leurs dépenses. Bref, dire que les universités sont mal gérées, ce n’est pas exact, mais c’est surtout tout à fait ce que veut entendre un gouvernement de tendance néoclassique: faire que les étudiants exigent plus et mieux des finances des universités… tout en leur refilant la facture. Avec une logique de la sorte, en diabolisant le milieu universitaire, les étudiants et journalistes qui s’attaquent à la mauvaise gestion de l’université mangent dans la main du gouvernement: ils dévalorisent le milieu sans fournir de réelle solution au problème de la hausse. Disons, pour rester gentil, que ce n’est pas une bonne tactique s’ils veulent convaincre le public que la solution passe par autre chose qu’une contribution des étudiants.

    Je suis loin de demander que les comptes de l’université ne soient pas passés au peigne fin. À mon avis c’est une responsabilité que le gouvernement doit exercer sans cesse, et personne d’honnête n’a à rougir de se faire inspecter. Toutefois, le problème du financement ne trouvera pas de solution en lançant des accusations contre la gestion des Universités. Le problème est le financement des études et le soutien nécessaire de la société à ses institutions.

    Sur cette question, le mouvement de grève se priverait de beaucoup de son impact politique s’il devait insister sur les comptes des universités.

    Post scriptum (16 avril)

    Trois semaines après avoir écrit ces lignes, le dialogue entre la ministre et les associations étudiantes s’engage sur la question de la gestion des universités comme en témoignent des articles de la Presse et du Devoir. Les risques de la dérive sont donc très réels. D’autant plus que la question d’équité dans les études ne concerne pas la gestion des universités, mais la distribution des budgets liés à l’éducation dans les différentes disciplines, où l’enseignement et la recherche témoigne souvent d’un traitement bien différent comme nous l’avons dit plus haut. Ce n’est pas la gestion des universités qui cause problème mais la manière dont les budgets d’éducation sont gérés du gouvernement vers les universités.

  • De l’application en philosophie. Jusqu’où le philosophe peut-il aller dans les débats d’éthique publique?

    Par Benoît Castelnérac, professeur

    Ce texte reprend les grandes lignes d’une conférence d’Alain Renaut (Université Paris IV), invité dans le cadre du doctorat en philosophie pratique de l’Université de Sherbrooke.

    Le Professeur Renaut est parti du constat suivant pour construire son propos :

    La philosophie pratique contemporaine est aujourd’hui convoquée, par ses propres transformations et par les demandes que lui adresse la société, à s’engager bien au-delà du terrain qui était le sien quand elle s’attachait à fonder des principes purs ou formels du bien ou du juste.

    Prendre en compte les exigences du réel constitue alors pour le philosophe un défi tentant, qui ouvre sa discipline à des espaces sociaux d’intervention et à des publics de plus en plus vastes, notamment dans les débats d’éthique publique.

    Ce défi est cependant aussi fort difficile à relever : quelles transformations dans la démarche philosophique elle-même appelle cette perspective d’une philosophie pratique appliquée? S’agit-il, à partir de la fondation de principes universels, de « déduire » a priori les fins concrètes que nous devons nous proposer dans tel ou tel contexte particulier?

    Ou faut-il désormais, pour le philosophe, partir des contextes d’action, examiner les positions qui s’y affrontent et chercher à les éclairer en remontant de là aux choix de valeurs qui s’y expriment?

    Dans l’une et l’autre démarche, il faudra en tout cas se demander où se situent les limites d’une application relevant encore de la philosophie.

    Cette interrogation a mené à la présentation de trois paramètres essentiels touchant la possibilité d’une philosophie pratique.

    Tout d’abord, selon Alain Renaut, malgré l’héritage du tournant linguistique et la montée sensible d’une réflexion en termes communautaristes, la question du sujet est paradigmatique et elle reste fondamentale et prioritaire pour l’application de la philosophie.

    Autre élément, qui relève d’un constat historique et politique, il faut observer que les questions de philosophie pratique se font à l’intérieur d’une certaine limite qui n’est pas appelée à changer à court ou à moyen terme. En effet, en philosophie politique, le principe fondamental qu’est la démocratie garde les questions de philosophie pratique à l’intérieur de ses limites. La théorie de la démocratie établie depuis le XVIIe s. représente la clôture théorique du traitement des questions politiques; cette clôture conditionne aussi l’actualité et l’avenir de la philosophie pratique appliquée aux questions contemporaines.

    Enfin, les questions de l’éthique appliquée et de la philosophie politique se rapprochent toujours plus les unes des autres. Quand, en philosophie politique, l’on se tourne vers l’application, on débouche presque toujours des questionnements d’éthique appliquée. Et l’inverse est aussi vrai, les questions d’éthique appliquée ont règle générale une dimension politique.

    Tout en résumant ses propres travaux et ceux de certains étudiants qu’il dirige au doctorat, Alain Renaut a présenté quelques éléments de méthodologie à prendre en compte dans une démarche comme celle de la philosophie appliquée. L’objectif d’une médiation à propos de différends éthiques et politiques consiste à dépasser les affrontements sans pourtant accéder à un consensus qui soit «mou». Comme la clôture théorique le fait apercevoir, les adversaires ne peuvent se distinguer sur la base des grands principes évoqués (comme la démocratie, par exemple), ce qui les mène à s’engager dans des affrontements infinis ou des débats stériles. La «révolution copernicienne» consisterait ici à délaisser les clivages sur les principes, afin de partir des contextes d’action pour atteindre le niveau des choix de valeur.

    Cette démarche est inspirée de Kant, et propose par ailleurs d’envisager l’histoire de la philosophie d’une autre manière que comme la menée fondatrice des principes à suivre dans les sciences et l’action. Au moyen de la distinction kantienne entre la réflexion ex principis (à partir des principes) et la réflexion ex datis (à partir de la situation et des données disponibles à son sujet), Alain Renaut préconise une démarche moins déterminante et plus réfléchissante comme positionnement pour la philosophie pratique appliquée aux questions contemporaines.

    La présentation des exemples concrets de méthodologie a laissé entrevoir tous les défis d’une application de la philosophie pratique. Que ce soit dans les travaux autour de l’autonomisation des universités en France, à propos des questions d’économie et de justice sociale dans la société, ou encore dans la réflexion sur le libéralisme politique et la violence de masse dans le cas des pays en voie de transition vers la démocratie, la possibilité d’une médiation passe par le recours à des discours multiples, au sein desquels les références à d’autres faits et d’autres disciplines sont appelées à se multiplier.

    Dans ce cadre, des disciplines médiatrices apparaissent comme des éléments «fournisseurs d’objectivité». Il nomme à ce titre l’histoire, l’économie politique, la connaissance de la société. Cela soulève le problème de l’expertise, dont semble cruellement manquer le philosophe devant les enjeux qui dépassent son domaine propre d’application; et pourtant, la possibilité de se renseigner et d’allier l’étude d’une discipline appliquée à celle de la philosophie laisse apercevoir l’intérêt de combiner les approches pour nourrir un véritable jugement réfléchissant.

    Références

    De Alain Renaut : « Qu’est-ce qu’une politique juste? Essai de philosophie politique appliquée» www.erudit.org/revue/ps/2003/v22/n3/008855ar.pdf

    De Daniel Tanguay sur Alain Renaut et la philosophie appliquée www.mondecommun.com/uploads/PDF/Tanguay.pdf

    Sur le tournant dans les sciences humaines et l’histoire en particulier, voir le document PDF de Johann Petitjean à l’adresse : eco.ens-lyon.fr/sociales/histoire_linguistique.pdf

     

    Sur le libéralisme en philosophie politique, voyez, sur le blogue du Collège de philosophie : http://collegedephilosophie.blogspot.com/2008/04/quel-est-le-vrai-libralisme.html

     

     

  • Philosopher à l’air libre, ou exercices de philosophie pratique

    — Dites-moi, ce blogue, c’est quoi?

    Une manière particulière de faire de la philosophie, en cherchant à l’appliquer aux questions qui animent notre société, dans un format simple et convivial, sans être simpliste ni racoleur.

    Notre idée est que la pratique de la philosophie ne saurait rester assignée à résidence dans les départements de philosophie, scindée de l’activité solitaire ou commune de réflexion aux enjeux qui animent la société. Philosopher à l’air libre, c’est vouloir être séduit par l’idée que la philosophie est chez elle partout où la pensée s’exprime de manière critique et argumentée. Et comme il arrive parfois de ne trouver de philosophie nulle part ailleurs que dans les bibliothèques et la tête de ceux qui s’y enfouissent, c’est aussi un défi lancé aux philosophes. Sans leçons ni pédanterie, voici donc des exercices de philosophie pratique.

    — C’est nouveau ce projet?

    L’idée n’est évidemment pas nouvelle, et il existe plusieurs autres blogues de la sorte. Hélas, la présence naturelle de la philosophie dans la société n’est pas une idée acquise. Il n’est peut être pas entièrement vain d’ajouter notre humble collaboration à cette vaste entreprise.

    Il reste d’actualité que la philosophie a un rôle social à jouer. Historiquement, la philosophie a trouvé son origine dans une société aux prises avec des questions brûlantes et complexes, dans une discussion riche entre les différentes pratiques intellectuelles (arts et lettres, politique, sciences pures… et appliquées, comme l’économie, la rhétorique, le droit et la médecine). Plus de deux mille ans plus tard, la spécialisation a fait que la pratique professionnelle de la « pensée sur la pensée » s’est développée de manière majoritaire dans les départements de philosophie et les études de doctorat (justement nommées PhD). Cette situation a des pours et des contres, et nous n’aurons pas la prétention de régler le débat avec esclandre. Mais il n’est pas vrai que la philosophie universitaire a oublié ses propres origines et qu’elle s’est divorcée du tourbillon des idées que génèrent les questionnements politiques, technologiques, éthiques, scientifiques de notre société. C’est en tous cas le devoir que nous assignons à ce blogue : faire l’exercice de montrer comment la boucle de la pensée a été bouclée et peut encore être bouclée, dans un aller retour fécond entre la pensée aux prises avec les enjeux de société et la réflexion soutenue.

    — Et votre philosophie pratique, qu’est-ce que c’est?

    Impossible de le dire dans cet avant-propos, mais disons que nous voyons la philosophie comme une sorte d’antichambre, ou de vase communiquant. Au moyen de la documentation et de la réflexion, il est possible de retracer la présence des questionnements philosophiques hors des murs de la pratique explicite de la philosophie. Il y a de la philosophie de manière plus ou moins explicite dans la culture, les autres sciences et les différents champs d’application de la connaissance en général. Il appartient aux philosophes de veiller à ce que ces liens soient entretenus.

    Les sciences et les différentes pratiques humaines communiquent ensemble sous l’angle des problèmes et des questionnements qu’elles soulèvent et des questions qu’elles apportent. Elles ne disent pas toujours la même chose, mais elles se posent souvent des questions similaires et qui ont parfois des origines communes. La philosophie peut être le lieu où mettre en commun ces questionnements et les réponses possibles.

    — Ce blogue, c’est qui?

    Le contexte est plus particulièrement le doctorat de philosophie pratique de l’Université de Sherbrooke. Conférenciers, étudiants et professeurs, tous les acteurs impliqués dans ce parcours en particulier ont en commun la tâche de réfléchir aux applications de la philosophie dans le monde contemporain. Loin de vouloir dénigrer la pratique scolaire et érudite de la philosophie, nous y voyons l’occasion de faire de la philosophie au sens où cette science a marqué l’histoire de l’humanité : la philosophie à l’air libre, c’est celle qui éclaire et interroge la manière dont nous pensons, au jour le jour mais de manière rigoureuse, sans exclure d’office aucune des activités humaines où la pensée s’exprime.

    Nous présenterons ici les résultats des discussions et des travaux dans le cadre du doctorat de philosophie pratique de l’Université de Sherbrooke. Nous invitons aussi tous les autres membres du département de philosophie et d’éthique appliquée à contribuer sur une base volontaire. Étudiants de tous niveaux, professeurs réguliers ou chargés de cours de l’UdeS, ces pages vous appartiennent pour montrer votre manière de philosopher à l’air libre.

    Et si je ne suis pas d’accord ou si j’ai des commentaires?

    Il va de soi que les contributeurs associés à ce blogue ont l’entière responsabilité des contenus qu’ils publient. Il y a de la place pour tout le monde dans la blogosphère, et nous vous encourageons à nous répondre, dans nos pages ou ailleurs (en nous citant, s’il-vous-plaît).