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  • Dans le gouffre du Sommet

    Dans le gouffre du Sommet

    Vous souvenez-vous de l’échec des négociations au mois de mai dernier? Autour de la table de négociations, le gouvernement et les étudiants s’étaient entendus pour le gel des frais de scolarité, tant et aussi longtemps qu’il serait possible de couper dans les budgets des universités; ensuite, il devait y avoir une augmentation progressive des frais, cohérente avec l’augmentation progressive des investissements publics dans le réseau universitaire. La base, c’est-à-dire les assemblées d’étudiantes et d’étudiants, dans un spectaculaire désaveu de la proposition, avait rejeté en bloc cet accord inouï. La situation était toujours plus difficile, la grève continuait, mais au moins, la lutte contre la hausse n’allait pas se retourner contre le fonctionnement des universités.

    Au mois de mars dernier, donc bien avant que cette proposition ne soit avancée puis rejetée, nous avions suggéré entre autres choses, que les pourfendeurs de budgets universitaires risquaient de faire le jeu du gouvernement, qui rechigne à réinvestir depuis des lustres. Cette fois-là, nous avions évité la catastrophe grâce à l’entêtement de la base du mouvement étudiant. Mais cette fois-ci, il semble que nous allons avoir droit à une nouvelle période de stagnation. Car en effet, l’actuel ministre de l’éducation Duchesne vient de l’annoncer, aux 124 millions de coupures déjà demandées à l’automne, il va falloir en ajouter d’autres, au cours d’une période d’austérité qui devrait durer encore 16 mois. Cela veut dire milieu 2014 (2 ans pile après les élections de l’été dernier, à bon entendeur…).

    Au printemps dernier nous jouions les Cassandre, en disant: “Maintenant que certains [le PQ] promettent d’annuler la hausse s’ils sont élus, nous avons passé un cap et le débat risque de s’enfoncer encore plus. Suite à la dévalorisation du milieu par les principaux intéressés, de loin, on gardera l’impression que les étudiants ne veulent pas payer pour une université mal gérée.” La “dévalorisation”, qui a pris de l’ampleur depuis un an, consiste à regrouper un faisceau d’arguments contre le salaire des recteurs, le contexte de compétition entre les universités, les publicités et les investissements en béton que cela demande. Pour les critiques de la gestion des universités, tout cela est dû aux décisions “arbitraires” et “injustifiées” des administrations universitaires, et en premier lieux des recteurs.

    Soit dit en passant, je ne suis pas un fan de recteur, mais il ne faudrait pas non plus en faire les boucs émissaires d’une situation qui se joue à trois, avec les étudiants et le ministère. La situation de compétition et de surenchère d’innovations commerciales et publicitaires est indissociable du manque à gagner des universités; il faudrait dire haut et fort que la mauvaise gestion et une conséquence directe du mauvais financement, au sens où dans un contexte d’austérité, tout le monde est obligé de bricoler. Ça n’exonère personne, et les scandales restent des scandales, mais au moins la logique de la situation est préservée.

    Mais comme on peut le constater aujourd’hui, l’argument de la mauvaise gestion universitaire fonctionne à plein, et le principe d’échanger mauvais financement contre gel des frais vient de devenir une réalité. Ce qui était d’actualité dans les propositions du printemps, pour sortir de la crise, revient de plein fouet aujourd’hui, mais dans un contexte de Sommet pratiquement à huis clos, où le ministre peut faire ce qu’il veut s’il ne déclenche pas de nouvelles grèves. Ayant concédé jusqu’à nouvel ordre le gel des frais aux étudiants, il a maintenant toute la latitude pour reprendre leur argumentaire de mauvaise gestion, et aller chercher dans les fonds des universités les sommes nécessaires à boucler un budget “assaini”.

    C’est pour le moins une interprétation inattendue du slogan, “ensemble bloquons la hausse” par le ministre Duchesne, heureux de l’appliquer aussi à la hausse des investissements publics. Et un tel alignement FEUQ, FQPPU et du Ministère de l’éducation supérieure autour de la mauvaise gestion dépasse l’entendement. Les recteurs, et les autres professeurs qui ont peut-être cru aux promesses de réinvestissement, découvrent, sans doute avec amertume, une tactique qui consiste à promettre des investissements pour mieux demander des coupures. Et on constate que le ministre Duchesne ne change pas en mieux la formule. Les investissements seront au rendez-vous quand nous en serons au déficit zéro, ou dans ses mots: “On a une période à vivre de 16 mois pour arriver au déficit zéro. Par la suite, ce sera une autre logique”.

    Aucun doute que plusieurs spécialistes de la logique seraient intéressés d’apprendre que la logique suit les cours de la bourse, mais pour l’instant nous refusons de rêver en couleur. Ce Sommet va se révéler impossible à franchir pour la CREPUQ. Les grandes universités québécoises, aux dettes déjà lourdes, vont continuer de plonger avec les coupures, et le réinvestissement, s’il vient un jour, ne servira qu’à combler les manques à gagner les plus urgents. Une telle situation s’est déjà produite en 2000, comme le déplorait alors la FQPPU. Il y avait une mince chance que le débat puisse être renouvelé par le Sommet, et atteindre une hauteur de vue qui aurait permis de comprendre la complexité de la situation et les changements à engager (les EEETP, par exemple), mais il est évident, aujourd’hui, que les mêmes démons hantent toujours la question de l’éducation supérieure au Québec.

  • Le rôle de l’intellectuel et le travail de la pensée dans la société démocratique

    Le rôle de l’intellectuel et le travail de la pensée dans la société démocratique

    Conférence de Mathieu Bock-Côté pour la Société de philosophie de Sherbrooke.

    29 novembre 2012, au Séminaire de Sherbrooke, dans le cadre de la Journée mondiale de la philosophie

    On a pu dire que les intellectuels étaient l’écho des sans-voix. D’autres ont suivi une autre piste en disant que nous vivons à l’heure de la société du spectacle et du divertissement permanent, ce que Philippe Murray appelait l’ère de l’homo festivus. L’activité politique, l’activité des entreprises aussi, n’est légitime que lorsqu’elle est festive. Un exemple récent est la poignée de main entre Stephen Harper et Justin Bieber.

    Certains faits divers en disent beaucoup sur la hiérarchie d’une époque. Il serait temps d’en finir avec une vision de la politique comme un agencement d’intérêts, pour se faire une idée de la valeur propre à l’activité politique et de ce qu’elle implique. Il est frappant que l’on n’accepte pas aujourd’hui l’idée d’héritage ni celle d’obligation. À cela on ferait bien d’opposer l’essence du politique et ce qu’il a de sacré, car c’est bien à la désacralisation de la politique que procède la grande messe télévisuelle du dimanche soir, quand s’exhibe le politicien parmi les clowns et les chanteurs sur le retour. On devrait plutôt écouter De Gaule lorsqu’il disait que «l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement».

    Par ailleurs le clivage est toujours plus grand entre l’avis des experts sur les questions fondamentales qui leur sont réservées, et l’avis de tous sur les sujets les plus circonstanciels, comme lorsqu’on débat, pendant deux semaines, pour savoir si les propos d’un humoriste étaient acceptables ou non. Que les hommes et les femmes s’agitent sur les réseaux semble être l’objectif unique de tout ce spectacle. Et une controverse chasse l’autre, et ainsi de suite.

    Quel est le rôle de l’intellectuel? Que l’espace public ne se laisse jamais digérer au complet par le divertissement. Les revues d’idées jouent un rôle fondamental dans cet effort. Les textes de ces revues, comme les livres, ont en général pour vocation de mieux comprendre les questions de fond. Une conférence participe du même effort. Tout cela peut se présenter comme le rappel des anciennes manières, des institutions et de la verticalité qui leur est propre. Pour s’assurer que la question du sens n’est pas évacuée, l’intellectuel tente d’élargir les marges pour faire entrer le plus de sens possible dans l’espace public.

    Les médias peuvent participer aussi de cet effort, parce que parler à la radio et à la télévision consiste à tenter de tirer vers le haut l’auditeur, en le considérant comme un être mature et responsable. Le travail de l’intellectuel consiste à s’assurer que le spécialiste ne confisque pas les questions ni que le divertissement ne les dilue dans un relativisme total des points de vue.

    D’où vient le dédain à l’égard de l’intellectuel et l’oubli de la démocratie? La dissolution technocratique du politique en est une cause. En bons technocrates, on ne veut plus gouverner la société, on préfère la gérer. Nous voilà donc aux prises avec la reprogrammation gestionnaire de la société aux mains d’une oligarchie des «sachants». On ne demande plus au peuple ce qu’il pense puisque la question est toujours tranchée au-delà du débat public. Il faut déplorer que, pour beaucoup, la différence entre les vraies affaires et les fausses, c’est que les vraies sont tranchées par des comptables, et que les autres n’intéressent que les «écœurés» ou les «excités».

    Le déplacement du pouvoir politique vers les tribunaux entraîne aussi un effet de désolidarisation de la société. Et finalement le politique ne semble plus croire à sa capacité de diriger la société. De Gaule, Churchill, Kohl sont des exemples qu’il est possible de faire autrement. La citoyenneté est maintenant vue comme instrumentale, et s’intéresser à la question du sens et à l’histoire de la société semble maintenant appartenir à la préhistoire de la démocratie. Comme l’espace public s’amenuise en faveur de l’individu, chacun s’invente une politique et le sens ne relève plus que du soi et de l’individu.

    Le conservatisme

    Il n’y a jamais de solution unique aux questions, mais le conservatisme fait partie des questions que nous posons aujourd’hui, car il peut consister en une attitude critique face aux carences de la société à l’égard des appartenances. La critique des appartenances a permis à l’individu de s’affirmer, et il n’est pas question de revenir sur les acquis des dernières décennies. Mais nous avons néanmoins le sentiment d’un manque. Il y a quelque chose de fondamental dans la société qui n’y est plus. Le citoyen arrive dénué de tout attachement dans la société. Cette image de l’individu hypermoderne est à associer avec la carence qu’entraînent les privilèges modérés de la jouissance.

    L’individu est important, mais il est à voir aussi comme un héritier. Rappelons l’indispensable enracinement, dont on dit tant de mal à cause des dehors rébarbatifs de la métaphore végétale. Cet enracinement fait de nous les membres d’une communauté de culture. La société est une affaire de droit, mais aussi une affaire de devoir en vue de la défense du monde que nous avons en commun. S’il faut répondre à la formule voulant que la gauche a le commun et la droite l’individu, disons que le conservatisme québécois est une vision non-utopiste de la société. Comment traduire cette pensée en québécois? Il est nécessaire d’examiner les héritages et de revenir à la figure de la nation, ce principe de la démocratie. Sans nation la démocratie est un fantasme.

    Finissons en disant que le conservatisme est attaché à la défense de la société libérale. Il affirme que cette société ne tient pas d’elle-même. Si le conservatisme conserve quelque chose, c’est le fondement de la société et de la démocratie, en croyant que la société démocratique a plus à offrir que ce que la démocratie offre aujourd’hui.

    [propos rapportés par Benoît Castelnérac, benoit.castelnerac@usherbrooke.ca]

  • Platon et Aristote devant l’iTunes Store

    Comme chacun sait, ou devrait le savoir à partir de son cours de philosophie 101, Platon et Aristote n’étaient pas d’accord. Leur querelle portait sur la nature des idées. Les idées, qu’ils appelaient «des formes», sont-elles issues de notre compréhension des choses comme disait Aristote le terrestre, ou, comme disait le divin (et pythagoricien) Platon, plutôt la réelle matrice du monde dont le monde matériel qui nous entoure n’est qu’une image.

    J’ai trouvé habile de convoquer ces deux figures poussiéreuses de l’histoire pour parler de disques, de fichiers MP3 et d’achats en ligne. Récemment, un avocat expliquait que le statut de la musique que l’on achète avait changé du tout au tout depuis le disque compact laser. Avant, c’est à dire du rouleau de cire au disque de silicone, ou encore de la bande VHS au DVD, le propriétaire d’un disque ou d’un film pouvait acheter, posséder et revendre son bien culturel. Disques et films étaient traités comme un livre: un objet qui se transporte et s’échange.

    Maintenant, ce n’est plus le cas. Ou en tous cas, il sera bientôt interdit, sous peine d’onéreuses conséquences, d’organiser l’échange commercial de fichiers MP3 (…ou AVI ou MOV). En effet, certains sites spécialisés vous proposent de donner les fichiers que vous ne désirez plus pour en acquérir d’autres. Une sorte de cyberbouquinerie basée sur le modèle du marché aux puces: 3 disques pour le prix d’un, tout le monde est content, sauf l’industrie! Les fichiers que vous n’écoutez plus disparaissent de votre disque dur et sont remplacés par de la nouvelle musique. La même chose fonctionne avec les films.

    Notre avocat radio-canadien expliquait que «les petits caractères que personne ne lit et sous lesquels tout le monde clique “j’accepte”» expliquent noir sur blanc que le matériel culturel vous est en réalité plutôt prêté que vendu. La compagnie peut en effet en tout temps reprendre sa propriété (contre dédommagement s’entend). Cela, disait-il, laisse apercevoir que de tels produits culturels sont vus dorénavant comme des copies virtuelles d’un seul modèle qui reste à jamais sous la possession exclusive de celui qui détient les droits d’exploitation de l’œuvre.

    C’est une conception follement platonicienne de l’œuvre d’art. Les consommateurs ne peuvent qu’ouvrir une fenêtre sur les produits culturels qu’ils achètent, tout comme s’il n’existait en réalité aucune véritable copie de l’œuvre, mais seulement des fantômes qu’il serait possible de faire disparaître du monde réel, comme on se débarrasse d’un songe.

    Et pourtant dirait Aristote, il y a bien transfert de données. Le disque a une capacité maximale de stockage, ce qui prouve bien que nous emportons avec nous une copie de l’œuvre. Acheter un disque MP3, ce n’est pas comme l’écouter à la radio. Il n’est pas nécessaire d’être connecté, et une fois qu’on a acheté le produit on peut le modifier autant qu’on veut. Voire, si la copie s’est mal faite, on peut demander au fournisseur de répéter l’opération de copiage.

    Je vais rester sobre pour conclure. Il est certain que les gens de toge ne parleront pas de Platon et d’Aristote quand viendra le temps de statuer sur ce problème. Il y a longtemps que le Parménide de Platon n’est plus une référence au barreau. Mais il est quand même fantastique qu’une des questions les plus actuelles en esthétique rappelle une des articulations majeures de l’histoire de la métaphysique.

  • Pauvreté et insertion sociale

    (Par Virginie Duceppe-Lamarre, doctorante)

    Dans la veine des réactions qu’a pu susciter une publicité discutable du Parti conservateur du Québec, voici quelques réflexions sur les problèmes de l’insertion sociale des personnes les plus démunies de notre société.

    Monsieur Marc-Henry Soulet est sociologue à l’Université de Fribourg. Son domaine de recherche est à la fois sociologique et philosophique: il s’interroge sur la manière de conceptualiser une intervention. Plus précisément, ses préoccupations concernent le travail social palliatif. De là, émergent de nombreuses questions socio-politiques et des dilemmes éthiques.

    Parmi ces questions socio-politiques se posent les problèmes d’intégration sociale et de la pauvreté. Selon la représentation sociale prônée dans les États où l’économie donne une large part à l’investissement, les problèmes d’intégration sociale sont regroupés sous l’étiquette de l’exclusion. Lorsque l’on compare la nature de l’étiquette de l’exclusion à celle de la pauvreté, nous nous apercevons de la portée qu’implique le fait d’attribuer une telle étiquette à une situation sociale. En effet, l’étiquette de l’exclusion ne renvoie pas au même univers que celui de la pauvreté, qui est un état passif d’inégalité caractérisé par un déficit de ressources. L’exclusion est plutôt un empêchement de participation, c’est-à-dire un déficit de participation plutôt que de ressources.

    Le remède imaginé à ce problème est l’insertion sociale dont la nature est caractérisée par monsieur Soulet comme un sas entre un état de déficit de participation et une intégration pleine et entière. Un lieu donc de transition qui devient permanent pour la majorité des gens qui y entrent. Malheureusement, ce moyen mis sur pied pour répondre à un problème social se révèle être lui-même problématique. En effet, il apparaît que les programmes d’intégration produisent une majorité de gens non insérés, considérant que seulement 20% des gens passant par les dispositifs d’insertion retournent sur le marché du travail. Le 80% restant est composé de gens que M. Soulet désigne, à regret, comme étant des «insérables non insérés durables».

    De ce portrait ressort le caractère fictionnel de l’insertion : le but de l’insertion n’étant plus d’insérer des gens sur le marché du travail mais plutôt d’installer des statuts de citoyen qui sont fondamentalement différenciés, autrement dit, inégaux. Ces dispositifs d’insertion produisent ainsi des personnes «sans qualité», c’est-à-dire qu’elles n’ont pas de valorisation sociale, ni d’efficacité sociale, ni d’espoir.  Elles sont donc dans le besoin d’être aidées. Cette situation se traduit en débat politique: sur quel fondement devons-nous asseoir la solidarité?

    Il faut déjà statuer sur la manière d’aider. Or, qu’est-ce qu’un accueil sans condition, un accompagnement sur place?

    Une intervention sociale nécessite qu’il y ait transformation de la personne dans le besoin et une transformation de la situation également. Sans cela, le travail social n’est pas pédagogique. Pour ce faire, il faut qu’il y ait un passage d’une causalité externe à une causalité (partielle) interne qui permet à l’individu de reconnaître qu’il a sa part de responsabilité dans une situation donnée et qu’il peut être transformé. La crédibilité d’une telle démarche, dont le but est de convaincre l’individu qu’il est capable de faire des choses qui sont recevables par des tiers, s’acquiert en construisant simultanément un but pour cette personne et les ressources, c’est-à-dire une direction où aller. M. Soulet précise lors de son exposé que c’est le but qui nécessite une certaine ressource et qui fait qu’une compétence devient une ressource.

    La question de la solidarité est fondée sur un cas sociologique concret. Elle peut également être appréhendée d’un point de vue philosophique pour aider à trouver des pistes de solution à un problème social chronique. Selon M. Soulet, c’est au nom de la dignité que nous devons aider ces personnes dans le besoin. Parler de dignité dans un cadre de coopération sociale souligne que ces relations sociales sont conflictuelles, c’est-à-dire qu’en trame de fond se dépeint plutôt une relation de puissance où les aidants dominent les aidés. Cela étant dit, un accueil sans condition est-il réellement possible?

    Pour continuer la réflexion, voir Changer sa vie, ouvrage sous la direction de Marc-Henry Soulet, dont vous trouverez le compte rendu ici.

  • Quand le politique se mêle de science

    Depuis quelques mois, je me pose quelques questions: les travaux scientifiques sont-ils d’intérêt public dès lors qu’ils satisfont aux critères du monde scientifique?

    Quand un travail est fondé sur des preuves claires et solides, n’est -il pas nécessaire qu’il soit partagé?

    Si vous dites non à ces deux questions, vous pouvez au moins vous féliciter d’être à la mode du gouvernement Harper, où certains sont convaincus de pouvoir répondre: “non, pas forcément dans tous les cas”.

    Si vous n’avez pas sauté à une autre page, et si vous aussi vous posez la question: “est-il possible d’empêcher un savant de répondre aux questions d’un journaliste au Canada?” , eh bien, prenez un beigne et un café et continuez à lire.

    Depuis quelques mois, des échos colériques proviennent d’une classe de fonctionnaires qui ont plutôt l’habitude de garder la tête froide. La communauté scientifique canadienne et plus précisément les chercheurs employés par le Gouvernement du Canada tentent d’attirer l’attention du public canadien et de la communauté scientifique internationale. Ils en ont long à dire sur l’attitude tranchée du gouvernement conservateur à l’égard de la gestion de la science financée par Ottawa.

    L’heure est à la coupe

    Aujourd’hui 10 juillet, du personnel scientifique et des citoyens se sont réunis sur la colline parlementaire pour souligner la “mort de la preuve scientifique” en organisant des funérailles symboliques. Ils ont trois soucis majeurs de préoccupation. Premièrement, la baisse du financement de la recherche; ensuite, le train de mesures apportées dans le dernier budget, dont la fermeture de programmes environnementaux (études sur les grands lacs et sur la couche d’ozone) et enfin la censure imposée aux communications publiques des savants qui travaillent pour le gouvernement.

    Leur porte-parole résume la situation de cette manière: concernant la preuve, quand elle ne va pas dans le sens que vous voulez, et “si vous ne voulez pas que le message se rende au destinataire, vous n’avez qu’à tuer le messager”.

    La chose est particulièrement probante quand on se souvient d’un appel lancé au début de cette année. Relayé dans un éditorial de Nature, l’embarras de nos scientifiques paraît bien fondé, lorsque les communications publiques des savants doivent au préalable être autorisées par le service des communications. La hiérarchie, qui censure dans certains cas, consiste à placer au-dessus des laboratoires et des chercheurs une instance leur permettant ou non de rendre publics leurs résultats.

    En substance, les journalistes scientifiques n’ont plus le même accès aux chercheurs et cela depuis l’arrivée des conservateurs au pouvoir. Les demandes d’entretien doivent être dirigées au bureau des relations publiques qui exige de voir les questions au préalable et détient l’autorité nécessaire pour empêcher que l’entretien se fasse. La chose est particulièrement absurde concernant des recherches qui ont pourtant fait l’objet du contrôle scientifique nécessaire (évaluation à l’aveugle et publication dans les périodiques spécialisés dont… Nature!). Des mots sévères couronnent le tout qui laissent entrevoir le degré d’acrimonie que cela peut susciter: “Policy directives and e-mails obtained from the government through freedom of information reveal a confused and Byzantine approach to the press, prioritizing message control and showing little understanding of the importance of the free flow of scientific knowledge.”

    Une telle attitude est susceptible d’en surprendre plusieurs, ce qui ne manque pas d’arriver lorsque ces pratiques sont décrites aux savants des autres pays lors des conférences scientifiques.

    Sans vouloir faire d’amalgame, on peut remarquer une tendance lourde du gouvernement à fermer des programmes entiers qui ne vont pas dans le sens de ses priorités (les programmes d’aide à la démocratisation ont d’ailleurs été frappés de plein fouet dans le dernier budget). Harper, comme on l’a dit plusieurs fois au sujet de sa présence au pouvoir, veut faire table-rase de certaines idées pour donner une nouvelle couleur politique au Canada. Nous avons une démonstration très claire de la main du politique dans l’administration de domaines réputés de libre-expression.

    Cela peut prendre un tour très vilain, comme le montre la récente chicane médiatique autour de la chanson L’Attente de Manu Militari. Au sujet de cette chanson controversée, le Ministre du patrimoine James Moore gazouillait publiquement:  “L’entente de subvention de Musicaction veut qu’aucun projet ne soit obscène, indécent, pornographique, haineux, diffamatoire ou, d’une quelconque autre façon, illégal. Il me semble que la chanson et la vidéo ne répondent pas à au moins trois de ces conditions.” Pour un gouvernement qui veut si bien contrôler le message qu’il adresse au public, on comprend mal pourquoi un Ministre commente une chanson particulière, si ce n’est pour mettre en garde quiconque voudrait ternir l’image du Canada à l’exemple de Manu Militari: gare à vos subventions! (Que cette chanson ternisse ou non l’image du Canada est une autre question. On remarquera aussi que la présence canadienne en Afghanistan n’a jamais fait l’objet d’une élection.)

    Sans faire l’amalgame, la question reste: peut-on restreindre la publication de données scientifiques ou de matériel artistique sur la base de motifs politiques? Même si un domaine paraît inutile ou de moindre importance à un quelconque parti politique, il est évident que les critères politiques, scientifiques et artistiques sont incompatibles, et que nos sociétés sont en grande partie fondées sur le respect de la libre-expression quand il est question de politique, de science et d’art.

    La libre-expression suppose en rien la disparition des critères propres à chaque domaine d’expression; la liste de ces critères peut être longue, mais certains, très élémentaires tombent sous le sens (ne pas consciemment diffuser des erreurs pour la science). Quelques différences subsistent entre ces trois domaines quant aux critères à retenir.

    1) la science ne devrait pas dépendre de ce que veut une majorité ou une minorité, mais des critères d’exactitude qui sont les siens.

    2) L’art, quand à lui, est libre… d’avoir un public ou non, et s’il y a un public, il n’appartient à personne de priver ce public de ce qu’il veut “consommer”; c’est sur ce principe que le gouvernement fédéral se fonde pour financer les publications vendues dans les supermarchés tout en coupant dans les fonds destinés à l’ONF. On voit à quel point c’est un terrain glissant, qui devrait recommander la prudence au sujet des critères utilisés pour distribuer les subventions.

    3) La politique, quant à elle, respecte les volontés du peuple souverain. On voit aisément que cela ne devrait pas l’autoriser à toucher à la science ni aux arts, qui ne connaissent de démocratie que le difficile consensus entre les pairs et la popularité de leur production auprès d’un public intéressé.

    Sur ces sujets malheureusement d’intérêt trop restreint pour émouvoir le public électoral, la fierté royale qui émane d’Ottawa foule au pied la tradition libérale (anglaise notamment), fondée sur la critique ouverte en chambre et dans les médias. La réputation du Canada en est ternie, mais cela n’est rien en comparaison des effets pervers que de telles politiques ont sur le progrès de ce pays. Quand les conservateurs jouent aux réformateurs, il est peut-être pertinent de se demander si le monde ne marche pas sur la tête.