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Le dialogue socratique en classe

 

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Par Jessica Geiger

Poser des questions est une pratique quotidienne dans l’enseignement et surtout dans les cours de philosophie. Pour la plupart des professeurs, c’est même une habitude intuitive. Cependant, il y a une façon particulière de poser des questions qui est particulièrement intéressante : la méthode socratique. Selon certains experts, comme Werner Jäger, il s’agit même du phénomène éducatif le plus puissant de l’histoire de l’Occident (1). 

L’origine du dialogue socratique 

Le questionnement socratique que beaucoup de professeurs essayent d’appliquer dans leur cours de philosophie d’aujourd’hui trouve ses origines dans l’Antiquité. C’est au Ve siècle a.v. J.-C., en Grèce antique, que le grand philosophe Socrate a développé cette stratégie particulière de dialoguer avec ses interlocuteurs sur différents sujets, comme le courage, le beau ou la justice. Principalement, il posait à son interlocuteur une première question de forme « Qu’est-ce que X ? » et à partir de la réponse, Socrate continuait son questionnement pour montrer dans quelle mesure il s’agissait d’une réponse insuffisante ou de prémisses contradictoires. Il ne présente pas simplement un savoir, mais en posant des questions, il aide son interlocuteur afin que celui puisse comprendre lui-même les aspects problématiques de sa réponse initiale et pour qu’il puisse développer lui-même une hypothèse plus approfondie. De cette façon, Socrate tente de s’approcher, avec ses interlocuteurs, un peu plus de la vérité. C’est la raison pour laquelle cette stratégie didactique est aussi appelée « la maïeutique ». Tout comme le fait une sage-femme dans sa pratique, Socrate est seulement là pour accompagner ses disciples dans ce processus de recherche à la vérité. Finalement, ce sont eux-mêmes qui « donnent naissance » au savoir.

Le dialogue socratique comme méthode didactique au 21e siècle

La méthode socratique est encore connue de nos jours. Pourtant, aujourd’hui, étant donné que les interprétations du Socrate historique varient largement, que sa méthode nous a seulement été transmise en forme écrite à travers les dialogues de Platon et de Xénophon et, enfin, que les circonstances d’enseignement à notre époque sont bien différentes, les approches désignées en anglais par l’appellation « applied Socrates » se distinguent largement entre elles. Cela nous mène à la question suivante : dans quelle mesure est-il possible d’appliquer le questionnement du Socrate historique dans le cours de philosophie d’aujourd’hui en prenant en considération le rôle que le professeur et ses élèves peuvent ou doivent y jouer dans un cadre institutionnel donné ?

Les défis du dialogue socratique

Effectivement, comme la majorité des autres moyens didactiques, cette stratégie a certaines limites, quelques-unes étant déjà présentes à l’époque, d’autres ne surgissant qu’en transférant la méthode aux cours de philosophie du 21e siècle. Déjà avant la mise en œuvre du dialogue, le professeur, comme le faisait Socrate, doit par exemple se questionner sur les sujets qui peuvent être traités par cette méthode. Pour un tel choix, le questionneur doit tout à fait prendre en compte la situation de son interlocuteur. Contrairement aux interlocuteurs de Socrate, les étudiants dans le cours de philosophie d’aujourd’hui sont beaucoup plus jeunes. Il est pertinent de se poser la question de savoir pour quelle classe et pour quels élèves la méthode est adéquate. Pour répondre à cette question, le professeur doit bien connaître ses étudiants et leur niveau de connaissance. Effectivement, si les élèves n’ont pas une opinion sur le sujet en question ou peut-être pas le courage de lancer leurs hypothèses, il manque en conséquence le point de départ du dialogue socratique.

D’un côté le professeur doit donc être préparé à ce cas de figure. Il pourrait par exemple mettre à disposition des textes fondamentaux ou mettre en œuvre sa méthode soit comme activité collaborative avec la classe entière soit sous forme individuelle avec quelques élèves. Le professeur devrait ainsi réfléchir à une stratégie pour que toute la classe puisse profiter de la méthode socratique et pour que ce ne soient pas seulement quelques élèves qui avancent dans leur apprentissage tandis que d’autres, par exemple les plus timides qui n’ont pas participé activement, n’en tirent pas de résultats. De l’autre côté, il n’est pas non plus possible de préparer un cours de style socratique dans tous ses détails. En opposition au cours magistral, ici il y a une interaction constante et, à l’exception de la question initiale, les questions suivantes et les commentaires par le professeur dépendent de l’interaction avec l’interlocuteur. Le professeur écoute attentivement la réponse de ses élèves et ce n’est qu’à la suite qu’il va formuler la prochaine question. Finalement, c’est l’interaction entre le professeur et ses interlocuteurs qui détermine le déroulement du dialogue.

Ainsi, il est fondamental qu’il y ait toujours une atmosphère collaborative en classe. Autrement dit, le professeur a la responsabilité de trouver un bon équilibre entre le fait d’être un enseignant, d’un côté, et l’égal de ses élèves qui est en quête de la vérité avec eux, de l’autre. Seulement si les étudiants aussi bien que leur professeur trouvent l’atmosphère agréable, le dialogue socratique peut apporter du succès. L’atmosphère collaborative aidera à motiver les étudiants à réfléchir ensemble sur le sujet en question et finalement à augmenter leur participation en classe. Pourtant, il faut préciser : tandis que certains experts valorisent beaucoup l’ironie socratique, c’est-à-dire que le professeur simule une certaine ignorance pour encourager la classe à exprimer son opinion librement, d’autres critiquent fortement cette feinte ignorance. À nouveau, c’est le professeur qui doit décider à titre individuel dans quelle mesure il trouve l’ironie socratique légitime et utile dans son enseignement de la philosophie pour ses élèves.

Une adaptation moderne et personnelle du dialogue socratique

Étant données les circonstances au 21e siècle, le dialogue socratique d’aujourd’hui ne correspond pas à la méthode que pratiquait Socrate dans l’Antiquité. En ce sens, la maïeutique, de nos jours, ne cherche pas à restituer le dialogue socratique sous sa forme originelle, mais sert de source d’inspiration à partir de laquelle les professeurs développent leur propre adaptation individuelle.

Pourtant, tout comme la méthode du Socrate historique, la version moderne contribue aussi à la formation des jeunes. En posant des questions et en développant une sorte de dialogue socratique, les étudiants apprennent à écouter attentivement leurs pairs, à réfléchir sur des sujets significatifs, à défendre leur point de vue, ou à l’adapter si nécessaire. Le point fort est effectivement que la maïeutique comme stratégie didactique met l’accent sur l’apprentissage, c’est-à-dire sur le processus au lieu du résultat. Cela permet aux jeunes de sortir d’un cadre figé et de découvrir de nouvelles perspectives qu’ils n’avaient peut-être pas prises en considération auparavant dans leur réflexion. En philosophant dans le style socratique, ils forgent leur raison et traversent un processus de transformation. Contrairement au cours magistral, les élèves deviennent donc actifs dans le processus d’apprentissage, ce qui fait en sorte que l’enseignement est beaucoup plus efficace. Si ce que les professeurs comprennent par « méthode socratique » sert à préparer les adolescents à être des citoyens responsables, indépendants et capables de prendre par eux-mêmes des décisions raisonnables, je la considère tout à fait légitime. En ce sens, elle est même particulièrement importante au 21e siècle dans une société démocratique fondée sur le jugement éclairé des citoyens.

Conclusion

Pour conclure, les professeurs qui appliquent la maïeutique dans leurs cours de philosophie devraient simplement être conscients de deux aspects. Premièrement, il ne s’agit que d’une adaptation du « véritable » dialogue socratique et, comme la majorité des autres moyens didactiques, cette stratégie rencontre elle aussi certains obstacles à sa réalisation. Par conséquent, je propose de mettre en œuvre le dialogue socratique pour enrichir les autres outils didactiques dans les cours de philosophie. Au lieu de structurer chaque cours d’après le modèle socratique, j’estime qu’il est plus sensé de l’employer pour compléter les limites des autres stratégies didactiques. De cette façon, les cours de philosophie seront plus variés et plus intéressants pour les étudiants, aussi bien que pour le professeur. Ensemble, ils auront toujours quelque chose de nouveau à découvrir dans le vaste champ des questions philosophiques.

Notes

  1. Jäger cité par Kanakis, Ioannis, « Die Sokratische Lehrstrategie Und ihre Relevanz für die heutige Didaktik. » International Review of Education, vol. 43, no 2-3, 1997, p. 226.

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