Catégorie : Épistémologie pratique

  • Apprendre à apprendre : l’épistémologie du système d’éducation

    Apprendre à apprendre : l’épistémologie du système d’éducation

    Par Andréanne Veillette

    Le 12 avril dernier, dans le cadre du cycle de conférences sur l’éducation citoyenne aux controverses sociotechniques organisé par la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique, la professeure Michelle Hoffman du Bard’s College dans l’État de New-York a donné une conférence intitulée « Comment apprendre sur l’apprentissage : la recherche sur le transfert de la formation et sa pertinence en éducation ». Les propos de Hoffman s’inscrivent dans une réflexion plus large en épistémologie sociale orientée vers les systèmes, notamment celle sur le système d’éducation primaire et secondaire.

    Avant de s’intéresser à ce que l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes peut nous apprendre sur l’éducation, il est nécessaire de définir brièvement cette branche peu connue de la philosophie. De façon générale, l’épistémologie est la branche de la philosophie qui s’intéresse à la connaissance et aux croyances. Alors que l’épistémologie classique se concentre sur l’individu, l’épistémologie sociale conçoit la production et la diffusion de connaissance comme une entreprise collective. Bien qu’il existe différents types d’épistémologie sociale, celui qui sera utile pour évaluer le système d’éducation et celui sur lequel je me concentrerai ici est l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes. Comme son nom l’indique, il s’agit de l’épistémologie qui s’intéresse tout particulièrement aux systèmes épistémiques. Pour les fins de ce billet, un système épistémique peut être compris simplement comme une institution qui véhicule de la connaissance. Plus précisément, selon Goldman, l’épistémologie orientée vers les systèmes se distingue de l’épistémologie sociale des groupes principalement de par son objet d’étude. De fait, lorsqu’un épistémologue étudie un groupe, il s’intéresse aux croyances du groupe alors qu’un épistémologue qui s’intéresse à un système s’intéresse d’abord et avant tout aux objectifs du système. Autrement dit, l’épistémologie orientée vers les systèmes évalue l’organisation actuelle des pratiques d’un système donné pour déterminer si celle-ci mène véritablement à la production de connaissances fiables. (Pour en apprendre plus sur l’épistémologie sociale!)

    Donc, dans le cas qui nous intéresse ici, l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes se concentre sur les buts du système d’éducation et à la manière dont celui-ci atteint ces buts. La première étape de notre réflexion devrait alors être de cerner les buts du système en question. Selon Goldman, le but du système d’éducation est la promotion de connaissances nouvelles, non pas pour la société, mais pour chaque apprenant individuel. Pour atteindre cet objectif, le système d’éducation doit organiser la transmission de connaissances de façon à créer un environnement propice à encourager l’apprentissage, à faciliter l’apprentissage autonome et à orienter l’apprentissage vers la vérité. De plus, comme le corpus scolaire ne peut pas couvrir toute la connaissance existante dans le monde, l’école doit nécessairement faire des choix. Ces choix seront effectués en accordant une préférence aux connaissances qui se transfèrent d’une sphère d’apprentissage à une autre ainsi qu’à celles qui servent de fondement pour l’acquisition subséquente de connaissances. (Pour en savoir plus sur ce que Goldman pense de l’éducation!)

    Cette manière de faire des choix dépend de la possibilité réelle du transfert de connaissances d’une sphère à l’autre. En ce sens, la question empirique entourant la « transférabilité » des apprentissages est excessivement importante dans l’organisation du système d’éducation. Or, l’étude historique qu’a fait Hoffman des résultats expérimentaux démontre que le transfert d’apprentissage ne va pas de soi. En effet, les recherches effectuées, surtout en psychologie expérimentale, ont démontré que les apprentissages sont difficilement transférables d’une matière à l’autre et, particulièrement, d’un contexte scolaire à la vie extrascolaire.

    Cela étant dit, il est important de noter que la recherche sur le transfert est sujette à de nombreuses controverses. De fait, lors de la sortie des premières études, les psychologues ne sont pas parvenus à un consensus en ce qui avait trait aux méthodes qui avaient été utilisées et aux théories de l’apprentissage qui avaient été mobilisées dans la production des résultats finaux. Un des éléments expliquant cette situation était la nouveauté du champ de la la psychologie expérimentale. En effet, la psychologie expérimentale, dont sont issues la plupart des études sur le transfert, en était à ses débuts au vingtième siècle. Par conséquent, elle souffrait encore de problèmes liés à la méthodologie, à la standardisation et à l’interprétation théorique des résultats. Par ailleurs, il n’est pas immédiatement évident que les résultats obtenus dans les circonstances contrôlées et hautement artificielles d’un laboratoire s’appliquent parfaitement à l’environnement réel plutôt chaotique d’une classe. Les résultats pourraient tout aussi bien être trop pessimistes que trop optimistes. Par conséquent, le questionnement sur la pertinence des résultats expérimentaux et sur ce qu’ils peuvent nous apprendre sur l’apprentissage dans la réalité est parfaitement légitime.

    Bref, du point de vue de l’épistémologie orientée vers les systèmes, ce type de résultats est profondément inquiétant. La « transférabilité » des apprentissages étant une notion fondamentale (et considérée acquise) dans l’organisation actuelle du système d’éducation, il est difficile de faire abstraction des problèmes soulevés par la psychologie expérimentale. S’il s’avère que le transfert est effectivement impossible, l’organisation actuelle du système d’éducation n’est pas (du tout) optimisée pour rencontrer ses buts. Dans tous les cas, il s’agit d’une question empirique que l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes doit se réapproprier pour faire une évaluation réaliste du système d’éducation. Tant qu’un travail empirique (et rigoureux!) n’aura pas été entrepris par les chercheurs en épistémologie sociale orientée vers les systèmes, les prescriptions normatives qui portent sur des sujets connexes à la question du transfert ne seront d’aucune réelle utilité quand viendra le temps de repenser l’organisation du système et d’accomplir des changements concrets.

    Tout cela étant dit, l’exemple des recherches sur le transfert montre bien que l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes bénéfice d’une approche interdisciplinaire où les travaux empiriques s’allient à l’analyse philosophique d’un système.

    Andréanne Veillette est étudiante au baccalauréat. Elle travaille à la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique où elle s’intéresse tout particulièrement à l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes et aux think tanks.

  • La variété des éléments probants en sciences : une pratique sans failles ?

    La variété des éléments probants en sciences : une pratique sans failles ?

    Par Olivier Grenier

    De multiples institutions produisent et transmettent des connaissances dans nos sociétés. L’épistémologie pratique est un champ philosophique dont la vocation est d’analyser ces deux processus pour mieux les comprendre et pour les améliorer. Les enquêtes empiriques occupent une place importante en épistémologie pratique, mais elles doivent parfois prendre appui sur des recherches abstraites et formelles.

    À l’automne, j’ai co-publié un article avec François Claveau sur Thèse de la variété des éléments probants (cliquez ici pour le lien). Cette thèse est un présupposé auquel recourent les scientifiques pour confirmer des hypothèses : plus les éléments probants d’un ensemble soutenant une hypothèse sont variés, plus la confirmation de cette hypothèse est élevée. Il n’y a, à première vue, pas de raison de douter de la validité d’un présupposé aussi plausible. Pourtant, si l’on en croit les résultats de notre article, « The Variety-of-Evidence: A Bayesian Exploration of its Surprising Failures » cette thèse n’est pas toujours vraie !

    Illustrons l’intuition derrière cette thèse avec un exemple au quotidien. Vous souhaitez confirmer l’hypothèse suivante : « Mes enfants sont dehors. » Supposons que vous êtes certain à 50% que cette hypothèse est vraie. Première observation : leurs souliers ne sont pas dans l’entrée. La probabilité, interprétée comme votre degré de certitude, que l’hypothèse initiale soit vraie étant donné cette nouvelle information augmente. Deuxième observation : des enfants rient dehors. Ce nouvel élément probant augmente encore votre certitude à l’égard de l’hypothèse. Ces deux éléments probants, c.-à-d. l’absence des souliers dans l’entrée et les rires d’enfants, confirment ainsi davantage l’hypothèse que vos enfants jouent dehors qu’un seul de ces éléments probants.

    Figure 1. Réseau bayésien à deux éléments probants E, deux conséquences C de l’hypothèse H et deux fiabilités R des sources

    Les outils formels de l’épistémologie bayésienne permettent de tester cette intuition en modélisant la situation d’enquête scientifique à l’aide d’un réseau bayésien (fig.1). Une flèche représente un lien de cause à effet entre deux nœuds du réseau. Un même effet peut cependant être causé de plusieurs manières. Si les souliers de vos enfants ne sont pas dans l’entrée, il est possible qu’ils jouent dehors, mais il est également possible qu’ils soient chez des amis. L’absence des souliers ne rend que plus probable la vérité de l’hypothèse. Un réseau bayésien tient compte de cet aspect des relations causales : une flèche représente un lien causal probabilisé.

    Que veut-on dire par des « éléments probants variés » ? Dans le modèle que nous proposons dans l’article, la variété est définie sur deux dimensions. La première est l’indépendance de la fiabilité R des sources. Les conclusions semblables de scientifiques travaillant pour des laboratoires indépendants confirment davantage une hypothèse que les conclusions d’un seul d’entre eux. La deuxième dimension de la variété est l’indépendance des conséquences C de l’hypothèse. Les climatologues, notamment, s’appuient sur des éléments probants variés, comme la température moyenne dans les Prairies canadiennes et la fonte des glaciers dans l’Antarctique, pour confirmer l’hypothèse des changements climatiques. Les médecins, également, confirment un diagnostic initial à l’aide de multiples tests indépendants.

    Nos pratiques d’enquête scientifique peuvent être modestement améliorées à l’aide des modèles formels. Dans notre article, par exemple, nous parvenons à la conclusion qu’utiliser plusieurs sources indépendantes mais non fiables ne confirme pas davantage une hypothèse que d’utiliser une seule source fiable. Une plus grande variété des conséquences de l’hypothèse n’est également pas toujours bénéfique. Cependant, même dans les situations les plus extrêmes testées par le modèle, justifier une hypothèse à l’aide d’éléments probants variés demeure une pratique avantageuse en sciences dans environ 75% des cas. Tout n’est donc pas perdu!

  • Think tanks, écosystèmes, individus et pensée critique

    Think tanks, écosystèmes, individus et pensée critique

    “Tank” de l’usager Flickr Valentin.d

    Par Andréanne Veillette. 

    Le 16 novembre dernier, le professeur François Claveau (Université de Sherbrooke) a présenté une conférence qui visait à formuler les demandes que l’écosystème des think tanks fait peser sur la pensée critique au niveau individuel ainsi qu’au niveau institutionnel.

    La structure des think tanks pose de nombreux défis pour la pensée critique. Un des enjeux les plus importants est celui de l’objectivité de la recherche produite par les think tanks. En effet, comment faire confiance aux think tanks alors que nous savons que leur conclusions proviennent de recherches orientées selon un but précis? (Deux exemples parlant : l’IEDM et l’IRIS). Une source qui émet des conclusions prédéterminées n’est pas sensible à la vérité de ces dernières et, par conséquent, ne mérite pas notre confiance. Sachant cela, serait-il alors une bonne décision d’enseigner la surdité stratégique face aux résultats des think tanks?

    Dans sa présentation, le professeur Claveau argumente qu’il n’est pas nécessaire de se fermer complètement aux recherches produites par les think tanks. Il s’agit simplement de demeurer vigilant tant au niveau de l’écosystème qu’au niveau individuel.

    Qu’est-ce qu’un think tank?

    Bien qu’il s’agisse d’une question très simple en apparence, elle peut rapidement devenir très complexe puisqu’à l’heure actuelle, il n’existe pas de définition consensuelle sur ce qu’est un think tank. Toutefois, une définition assez large avancée par le professeur Claveau dans sa présentation nous permet de cerner notre objet d’étude. Un think tank est une organisation à but non lucratif qui vise à produire et à diffuser de la recherche sur les politiques publiques et qui bénéficie d’une indépendance légale.

    Pourquoi leur faire confiance?

    Pour comprendre les raisons pour lesquelles il ne faut pas rejeter toute recherche produite par les think tanks, il faut mieux comprendre l’écosystème dans lequel les think tanks évoluent. Dans un premier temps, les think tanks, s’ils veulent maintenir leur statut d’expert, doivent réconcilier quatre composantes : la crédibilité intellectuelle, l’influence politique, la visibilité publique et le soutien financier. Un think tank doit donc impérativement maintenir sa crédibilité intellectuelle à un certain niveau, de peur de perdre sa capacité d’influencer, sa visibilité ainsi que son soutien financier. Cette nécessité de maintenir une certaine crédibilité intellectuelle pourrait partiellement expliquer ce qui motive les think tanks à afficher si ouvertement les idéologies auxquels ils s’associent. En effet, ce qui apparaît de prime abord être un choix stratégique étrange provient d’un souci de transparence. Ces déclarations d’allégeance jouent un rôle similaire aux déclarations de conflits d’intérêts qui paraissent parfois dans les articles scientifiques.

    De plus, bien qu’il soit vrai que les think tanks produisent de la recherche teintée par des idéologies politiques ou des postures économiques, la recherche qu’ils produisent n’est pas pour autant fausse. Effectivement, les think tanks ne sont pas insensibles à la vérité. Plutôt que d’inventer des faussetés et de les faire passer pour de la recherche, ils choisissent stratégiquement quelles vérités sont bonnes à dire et quelles vérités devraient être omises de leur discours pour avancer leur position. Il existe donc une aversion pour le mensonge qui les pousse à dire « rien que la vérité », mais pas « toute la vérité ». Cette aversion pour le mensonge vient de la vigilance de l’écosystème et de l’impératif de crédibilité intellectuelle discutée plus haut. Il existe de nombreux « vigiles » dans l’écosystème des think tanks. Il y a entre autres des chercheurs universitaires, des journalistes, des experts citoyens, les autres think tanks et des organismes d’évaluation comme le Go To Global Think Tank Index. Tous ces acteurs exercent une surveillance sur les think tanks de sorte que s’ils produisent des faussetés évidentes, leur crédibilité chutera, entraînant avec elle l’accès aux décideurs politiques qui sont la cible principale des think tanks ainsi que la visibilité médiatique.

    Bref, l’écosystème dans lequel évoluent les think tanks les pousse à adopter un « perspectivisme raisonnable ». Autrement dit, la recherche produite par les think tanks est ouvertement biaisée, mais elle n’est pas fausse pour autant. Il est donc possible, en restant conscient des limitations inhérentes aux think tanks, de prudemment se servir de leurs résultats pour faire progresser notre propre pensée.

    Une responsabilité individuelle

    Nous avons vu comment l’écosystème des think tanks assure une surveillance de ces derniers. Maintenant, nous allons voir comment l’individu peut utiliser la connaissance produite par les think tanks d’une façon responsable. D’abord, il faudrait développer chez l’individu la capacité de reconnaître une organisation qui n’est pas incitée à dire « toute la vérité » et, peut-être de façon plus importante encore, à reconnaître les organisations non incitées à dire « rien que la vérité ». Ensuite, les individus doivent être en mesure de reconnaître qu’un think tank est toujours politisé et faillible. Sachant cela, l’individu doit tenir compte de plusieurs perspectives raisonnables pour éviter de s’enfermer dans une chambre à écho. En effet, le principal danger pour l’individu est de s’en tenir à des positions qui le réconfortent dans les opinions qu’il possède déjà.

    Un avertissement en guise de conclusion

    Un nouveau format de think tank commence à apparaître en ligne. Ces think tanks existent dans un écosystème différent que ceux dont nous avons discuté jusqu’à présent. Malheureusement, le degré de vigilance de l’écosystème des think tanks en ligne est beaucoup plus bas que celui des think tanks traditionnels, augmentant du coup la pression sur la vigilance individuelle. Cet écosystème moins vigilant dans lequel ils évoluent fait en sorte qu’ils doivent faire beaucoup moins attention à leur crédibilité intellectuelle. Ils peuvent donc se permettre de non seulement d’omettre certaines vérités, mais également de diffuser des faussetés. C’est notamment le cas des think tanks qui propagent de fausses nouvelles. L’individu doit donc faire preuve d’une plus grande vigilance lors de la consultation de la « recherche » produite et diffusée par ce type de think tanks.

    Cycle de conférence sur l’éducation citoyenne aux controverses sociotechniques

    Cette conférence a été réalisée dans le cadre du cycle de conférence 2017-2018 : L’éducation citoyenne aux controverses sociotechniques de la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique et a été organisée par le Centre de recherche sur l’enseignement et l’apprentissage des sciences (CREAS). Pour en savoir plus sur les conférences à venir, n’hésitez pas à visiter cette page!

    Andréanne Veillette est étudiante au baccalauréat. Elle travaille à la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique où elle s’intéresse tout particulièrement à l’épistémologie sociale orientée vers les systèmes et aux think tanks.

  • L’évolution des préjugés

    L’évolution des préjugés

     

    Par Jordan Girard. 

    Vous a-t-on déjà abordé en pensant qu’en raison de votre appartenance à une catégorie, vous auriez des qualités, défauts, goûts, ou comportements particuliers? Si oui, vous avez fait l’objet d’un stéréotype.

    Lorsque les stéréotypes font violence à des groupes sociaux, on aurait envie de les expliquer en appelant à la stupidité ou à la malice. Toutefois, force est de constater que les choses sont plus complexes : certaines personnes semblent intelligentes et ne sont apparemment pas mal intentionnées, mais utilisent tout de même ce genre de stéréotypes, que l’on appelle alors « préjugés ». Comment est-ce possible? Je tente ici de fournir une réponse.

    Notons d’emblée que je ne défends en aucun cas les préjugés. Ce billet tente d’expliquer les causes d’un type de comportement, ceci sans le justifier d’une quelconque manière sur le plan moral. Il s’agit en fait de comprendre un phénomène pour mieux le combattre.

    Certains stéréotypes sont bénéfiques

    La raison pour laquelle même des personnes intelligentes propagent des stéréotypes, c’est qu’utiliser un très petit échantillon des membres d’une catégorie pour généraliser à l’ensemble est souvent (mais évidemment pas toujours) une bonne stratégie.

    Par exemple, depuis que j’ai vu ma tante tomber d’une chaise de patio en plastique, j’essaie de m’asseoir doucement dans les chaises du même genre. Cette généralisation, ainsi que l’attitude de prudence qui l’accompagne, ne s’appuie que sur une seule observation. Ceci étant dit, elle m’évitera certainement de tomber à mon tour, la grande majorité des chaises de patio en plastique ayant sensiblement la même constitution.

    Plus généralement, remarquons que s’il fallait connaître tous les membres de catégories pour ce qu’ils sont vraiment avant de leur attribuer certaines propriétés, on aurait de la difficulté à prendre des décisions pourtant très simples. Par exemple, un geste aussi anodin que boire de l’eau du robinet sans la tester au préalable suppose de croire que l’eau du robinet est potable, même si l’on sait qu’il y a des exceptions à cette généralisation.

    Ces deux stéréotypes, respectivement un stéréotype négatif envers les chaises de patio en plastique et un stéréotype positif envers l’eau du robinet, sont utiles et ne font par ailleurs violence à personne. Aucune chaise ne sera vexée par mon attitude de prudence à son égard, et l’eau que je boirai demain ne sent pas de pression sociale la poussant à être potable. De tels stéréotypes, en définitive, sont désirables au plan pratique et ne posent visiblement aucun problème éthique.

    Pourquoi sommes-nous prompts à (sur)généraliser?

    On sait depuis un bout de temps que notre cerveau prend des raccourcis que l’on nomme « heuristiques ». Il semble également que nos mécanismes de généralisation suivent certains de ces raccourcis. Souvent, les généralisations qui s’ensuivent ne posent pas problème (comme dans le cas de la chaise ou de l’eau du robinet), mais il arrive qu’elles soient fortement problématiques (comme dans le cas des préjugés sur les ethnies ou les genres).

    Notons que la possibilité de faire des erreurs en utilisant nos mécanismes de généralisation a beaucoup à voir avec leur rapidité d’exécution. Contrairement aux généralisations marquées d’un mot de quantité (‘tous’, ‘beaucoup’, ‘quelques’, etc.), les généralisations ne comportant pas ces mots (les généralisations génériques) fonctionnent sans prendre d’information quantitative (ou presque). Rappelez-vous que je n’ai pas eu besoin de voir beaucoup de chaises en plastique cassées pour avoir une attitude de prudence à l’égard de toutes les chaises du même genre. Une seule a suffi.

    Du point de vue évolutif, produire des généralisations aussi rapidement devait fournir un avantage sélectif assez impressionnant. Par exemple, dès qu’on voyait un tigre agressif, on fuyait tous les autres tigres et on maximisait ainsi les chances de demeurer en un seul morceau. Il n’est donc pas surprenant que toutes les langues aient des généralisations génériques. Elles nous aidaient à nous orienter dans la vie de tous les jours et permettaient de transmettre à nos pairs des stéréotypes tels que « Les pommes sont comestibles », « Le feu est chaud », ou « Les tigres sont dangereux ».

    Finalement, si les généralisations génériques correctes avantageaient celles et ceux qui rencontraient des animaux dangereux, on peut imaginer que les sur-généralisations n’étaient pas nuisibles à la passation des traits. Fuir tous les animaux dangereux sur la base de quelques observations est d’un grand avantage, alors que se méfier d’une catégorie inoffensive ne devait pas constituer un grand obstacle à la survie.

    Les généralisations dans le monde moderne

    Nous travaillons aujourd’hui avec sensiblement les mêmes outils cognitifs, mais dans un monde drastiquement différent. Nos mécanismes de généralisations, bâtis par l’évolution pour appréhender les espèces naturelles, ne sont pas nécessairement adaptés à la jungle sociale et ses catégories. Le résultat potentiel: des (sur)généralisations sur très peu d’observations, mais cette fois-ci, les conséquences sont bien réelles pour celles et ceux qui en font l’objet.

    On explique partiellement ce problème en observant qu’il y a vraisemblablement des différences fondamentales entre la structure des catégories que l’on pourrait qualifier de « naturelles » et celles que l’on pourrait qualifier de « sociales ». Ces différences structurelles devraient entraîner une différence dans notre manière d’appréhender ces catégories et leurs membres, notamment dans notre comportement vis-à-vis des membres que nous ne connaissons pas encore. Ne posant pas seulement des problèmes épistémologiques, les généralisations sur des catégories sociales et leur propagation ont aussi une dimension éthique, d’où l’importance de faire attention aux croyances que l’on propage.

    Finalement, un regard évolutif sur les préjugés nous informe sur la nécessité potentielle d’un changement méthodologique. Les généralisations génériques n’exprimant que rarement de l’information statistique, la bonne manière d’enrayer les préjugés auxquels ils donnent voix n’est peut-être pas de fournir des nombres. Toutefois, plus de recherche est nécessaire avant que l’on puisse trouver la bonne approche.

    Pour en apprendre plus :

    Leslie, Sarah-Jane, and Adam Lerner. 2016. “Generic Generalizations.” In The Stanford Encyclopedia of Philosophy, edited by Edward N. Zalta, Summer 2016. http://plato.stanford.edu/archives/sum2016/entries/generics/.

    Une excellente introduction aux génériques, on y fait une revue de littérature en psychologie, philosophie, et linguistique. Malheureusement, les travaux de la première autrice ne sont presque pas abordés.

    Leslie, Sarah-Jane. 2008. “Generics: Cognition and Acquisition.” Philosophical Review 117 (1): 1–47.

    Un article académique (philosophie) donnant une bonne idée de la position générale de Sarah-Jane Leslie, première autrice de l’introduction suggérée ci-haut.

    Gelman, Susan A., and Steven O. Roberts. 2017. “How Language Shapes the Cultural Inheritance of Categories.” Proceedings of the National Academy of Sciences 114 (30): 7900–7907. doi:10.1073/pnas.1621073114.

    Un article académique récent (psychologie) qui élabore sur le rôle des généralisations génériques dans l’évolution et la préservation des catégories au sein des cultures.

    Avez-vous des préjugés implicites? Pour le tester :

    https://implicit.harvard.edu/implicit/takeatest.html

     

    Jordan est étudiant à la maîtrise en philosophie. D’abord intrigué par la manière dont le langage atteint le monde, il est maintenant plus intéressé par ce qui les sépare. Son questionnement l’a mené à se demander comment le langage peut façonner notre compréhension du monde et, selon la réponse à cette question, comment il est possible d’utiliser la normativité linguistique pour améliorer nos positions épistémologiques.

  • Des travailleurs humanitaire « numériques » ? Troisième partie: questions épistémiques et conclusions à tirer de la réflexion.

    Des travailleurs humanitaire « numériques » ? Troisième partie: questions épistémiques et conclusions à tirer de la réflexion.

    Photo par Jean-François Dubé; tremblement de terre au Népal en 2015.

    Un texte de Jean-François Dubé.

    Les travailleurs humanitaires numériques (THN) sont d’importants producteurs de données, il en a été question lors d’un billet précédant sur les questions éthiques que pose cette approche. Bien entendu, lorsqu’il est question de connaissance, un important volume d’information ne peut jamais justifier à lui seul la valeur d’un travail : la production de mauvaises données, même en grand nombre, n’est utile à personne! En revanche, une production importante de données fiables serait un important critère quant à la pertinence de l’action des THN. À cet égard, il est crucial de se pencher sur la performance épistémique (capacité à produire des données fiables) des THN. Malheureusement, on ne sait que peu de choses à ce sujet. Chose certaine, le contact avec le terrain donne accès à des informations impossibles à obtenir autrement. Toutefois, il est possible de croire que quant à certaines questions, les THN sont capables de produire plus de données fiables avec moins d’énergie dépensée. C’est là un avantage immense dans un contexte d’urgence caractérisé par un manque de ressources (notamment en temps). Pensez à une situation de guerre dans laquelle plusieurs villages sont pillés et brûlés : la réponse d’urgence demande de connaître au minimum l’ampleur et la nature des dégâts, et ce, le plus rapidement possible. Faut-il utiliser un groupe d’individus sur place (avec tout ce que cela comprend de risques et de temps) ou plutôt employer des images satellites traitées par des groupes d’individus à partir de leur ordinateur partout dans le monde? Quant à certaines questions (par exemple quelle est la superficie de la destruction), il est évident que l’apport des THN peut se révéler pertinent et fiable. Néanmoins, certains risques de biais existent, parfois à cause de la technologie elle-même (la technologie n’est pas axiologiquement neutre, voir le billet sur l’éthique et les THN) et parfois à cause du traitement de l’information par des humains comme le montre la littérature sur les biais cognitifs. Le hic, c’est que, en fonction du contexte, ces biais peuvent agir autant sur les profanes que les experts qu’ils soient des THN ou des humanitaires de terrain et ainsi nuire à la fiabilité des données produites (voir Beauchamps et Dubé 2017i pour une courte présentation sur les biais cognitifs chez les experts). Certes, des recherches montrent bien qu’il est possible de faire usage des technologies du numérique afin de récolter de l’information sur une situation d’urgence (Hassanzadeh et Nedovic-Budic 2014ii, Zielinski et Bügel 2012iii, Fuchs et coll. 2013iv) Toutefois, des études empiriques comparant ces deux approches (numérique et traditionnelle) quant à la fiabilité des données qu’elles produisent sont nécessaires, car il ne s’agit pas seulement de connaître de quoi le numérique est capable, mais bien de savoir s’il possède une performance supérieure à ce qui se fait déjà dans l’humanitaire classique. C’est à ce moment seulement qu’il sera possible de dire dans quels contextes et quant à quelles questions l’action des THN a une performance épistémique supérieure à ce qui est fait sur le terrain, justifiant par une réflexion épistémique cette fois, sa pertinence.

    Voici deux exemples de carte. À gauche, une carte obtenue en urgence par des moyens « classiques » et à droite une carte résultant du travail d’humanitaires numériques, le groupe Kathmandu Living Labs, dans le cadre de leur projet Quakemap

    Conclusion

    Les THN offrent une gamme de plus en plus étendue de solutions aux problèmes du monde de l’humanitaire et poussent les tenants de l’approche classique à questionner de nouveau ce qu’est concrètement la défense de la dignité humaine. Et oui, les THN semblent en mesure de contribuer positivement à une action qu’il est possible de qualifier d’humanitaire. Toutefois, il n’est pas question de se demander si celle-ci remplacera un jour l’approche classique, mais bien de réfléchir à la combinaison des approches comme moyen d’amélioration. Ainsi, en systématisant cette réflexion sur la base de questionnements éthiques et épistémiques, il devient possible de contribuer à définir une stratégie justifiée et justifiable combinant convenablement le travail humanitaire numérique et classique. Le défi est que l’action des THN est un objet en pleine construction touchant à de nombreux domaines (informatique, géographie, politique, etc.), laissant l’impression de devoir traiter avec un ensemble hétérogène aux frontières floues. Heureusement, ces différents domaines bénéficient souvent d’une réflexion éthique et épistémique bien développée et le rôle de la philosophie pratique est donc de saisir ceux-ci afin d’influencer positivement les THN tout en développant un cadre d’analyse spécifique à cette réalité à l’aide des acteurs clés de l’approche. Bien entendu, nous sommes loin de la coupe aux lèvres et de nombreux ponts entre les THN, les humanitaires de terrain et les tenants de la philosophie pratique sont encore à construire. Malgré la difficulté que cela représente, j’espère avoir contribué à montrer que les enjeux sont trop grands pour que ce rendez-vous soit manqué.

    N’hésitez pas à m’écrire pour toutes questions ou tous commentaires à Jean-Francois.Dube@usherbrooke.ca

    Détenteur d’un baccalauréat en plein air et tourisme d’aventure de l’Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François agit comme guide d’aventure spécialisé en intervention jeunesse par la nature et l’aventure depuis 2008. En 2011, il se rend en France afin de se former à la logistique humanitaire, domaine dans lequel il oeuvrera ensuite pour Médecins Sans Frontières au Soudan du Sud, en République Démocratique du Congo et au Népal. Maintenant étudiant-chercheur à la Chaire, et ce, depuis août 2015, ses intérêts de recherche portent sur le travail humanitaire, l’épistémologie sociale et la prise de décision en contexte d’urgence.

    Notes

    i Beauchamp, G. et Dubé, J-F. (à paraître), Expertise et biais cognitifs – Quels pièges de l’esprit guettent l’expert ?, Dans Claveau, F. et Prud’homme J., (dir.) , Experts, Sciences et Sociétés, Presses de l’Université de Montréal.

    ii Hassanzadeh, R., & Nedovic-Budic, Z. (2014). Assessment of the Contribution of Crowd Sourced Data to Post-Earthquake Building Damage Detection. International Journal of Information Systems for Crisis Response and Management (IJISCRAM), 6(1), 1-37.

    iii Zielinski, A. et Bügel, U., (2012), Multilingual Analysis of Twitter News in Support of Mass Emergency Events. Proceedings of the 9th International ISCRAM Conference

    iv Fuchs, G.,et coll. (2013). Tracing the German centennial flood in the stream of tweets: first lessons learned. Proceedings of the second ACM SIGSPATIAL international workshop on crowdsourced and volunteered geographic information (pp. 31-38). ACM.